Une véritable révolution dans les matières premières voit le jour à Genève

Pourtant concurrentes dans les affaires, quinze sociétés actives dans le trading de matières premières ont mis leurs forces en commun pour développer la première plate-forme ouverte où toutes les opérations d’une transaction seront entièrement digitalisées, cryptées et sécurisées. «C’est un fait unique au monde», nous affirme Souleïma Baddi, CEO de la société Komgo SA, qui a développé et qui pilotera cette plate-forme blockchain à Genève. Parmi ces géants de la branche, on trouve des grandes banques spécialisées dans le financement du négoce, comme ING, BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale, Citibank, Natixis, Rabobank, ABN Amro, Mitsubishi UFJ Financial Group ou Macquarie Group, des sociétés de trading, telles que Mercuria, Shell Trading and Supply, Koch et Gunvor, ainsi que le numéro un mondial de la certification et de l’inspection, SGS.

Cette véritable révolution dans le secteur du négoce repose clairement sur la collaboration entre tous ces acteurs, tant bancaires que traders, qui a permis l’adoption de normes communes par tous les participants de la chaîne de blocs. Comment la société Komgo et sa directrice générale, Souleïma Baddi, spécialiste du trade finance à la Société Générale à Genève, est-elle parvenue à cet exploit d’unir des banques néerlandaises, françaises ou américaines ainsi que des négociants russes, américains, français et une multinationale helvétique?

Alliance unique au monde

«Ce ne fut pas chose facile, évidemment, raconte-t-elle. Mais nous avions déjà réalisé deux tests de transactions qui furent couronnés de succès, l’un avec Mercuria, pour une transaction de pétrole, l’autre, en début d’année, avec le géant du négoce de matières premières agricoles Louis Dreyfus Company. Nous n’étions donc pas des inconnus.» Cette mise en commun des forces relève également d’un raisonnement économique: développer une plate-forme blockchain coûte en effet très cher.

Créée initialement pour les cryptomonnaies, tel le bitcoin, la technologie électronique blockchain s’apparente à un grand registre distribué et sécurisé de l’ensemble des opérations effectuées lors d’une transaction, auquel tous les participants – du vendeur d’une cargaison à son acquéreur, en passant par le financier, des banques ou des sociétés spécialisées telles SCCF, fondée par le Neuchâtelois Dimitri Rusca. Son utilité est majeure: elle permet à la fois de gagner du temps et, surtout, d’éviter les fraudes, très fréquentes notamment lors du transport de denrées ou d’or noir, et les innombrables intermédiaires. Pour reprendre l’exemple de la transaction entièrement numérisée réalisée en janvier dernier par Louis Dreyfus, la révolution blockchain est patente. Parti au début de décembre 2017 de La Nouvelle-Orléans avec 60 000 tonnes de soja à bord pour les huileries chinoises de Shandong Bohi, le cargo est arrivé le 6 janvier dans le port de Qingdao, «soit cinq fois moins de temps qu’usuellement», affirme le CEO de Louis Dreyfus Group, Gonzalo Ramirez. Cette transaction digitalisée comprenait un ensemble complet de documents numérisés (contrats de vente, lettres de crédit ou certificats), ainsi que la correspondance automatique des données, autant de choses aujourd’hui toujours saisies manuellement, représentant des monceaux de papier. Cette technologie permet également de suivre les progrès d’une opération en temps réel et de limiter les risques de malversations et d’erreurs humaines.

«Pour la SGS, l’avantage d’une telle plate-forme est énorme, explique le porte-parole de la multinationale genevoise, Daniel Rufenacht. Notre métier étant de contrôler et de certifier la quantité et la qualité d’une livraison de matières premières, nous pourrons désormais délivrer nos données cryptées dans un seul conduit. Ces informations seront alors accessibles à tous les clients impliqués dans la transaction et qui participeront à cette chaîne de blocs.»

Confidentialité absolue

Fondée sur la technologie Easy Trading Connect, développée au sein de la Société Générale, la plate-forme de Komgo «fait clairement entrer la branche du négoce de matières premières dans une ère nouvelle», affirme pour sa part Joseph Lubin, cofondateur de la société Ethereum et fondateur de ConsenSys, basée à Zoug et dont les 1100 salariés vont contribuer au développement futur de cette plate-forme blockchain. Certes, mais comment tant de concurrents, au secret d’affaires jalousement gardé, vont-ils faire pour coexister dans un même «tuyau»? «C’est précisément là le miracle de la blockchain. Toutes les données étant cryptées, les participants n’auront accès qu’à celles qui leur sont destinées.» Komgo SA va réellement commencer ses activités à la fin de l’année, dans des locaux genevois encore à trouver.

(TDG)

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