Une aide à deux vitesses pour les indépendants

Après l’euphorie, la gueule de bois. «Vendredi soir, j’ai bu un bon verre de vin pour fêter les annonces du Conseil fédéral, raconte Gian Cla Pinösch. Mais le lendemain matin, j’ai été pris d’un doute.» L’entrepreneur genevois se plonge alors dans le projet d’ordonnance d’application. Il découvre avec stupéfaction qu’il n’aura pas droit à plus de 3320 francs net. «Je cotise à l’assurance chômage depuis 2003», lâche-t-il avec amertume.

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Pour exploiter son entreprise de loisirs Trip Trap, Gian Cla Pinösch, comme de multiples indépendants en Suisse, a en effet créé une société anonyme (SA). Et si le Conseil fédéral a élargi vendredi le droit de recours au chômage partiel à cette catégorie de la population, il a fixé, en l’état, un plafond pour les dirigeants de SA. Il en va de même pour ceux qui ont fondé une société à responsabilité limitée (Sàrl). «Inacceptable», s’étranglent ces indépendants, soulignant que le plafond pour les salariés reste fixé à 12500 francs.

3320 francs pour des dépenses personnelles

«Ce montant est octroyé pour couvrir les dépenses personnelles de l’entrepreneur», a plaidé Boris Zürcher, chef de la division emploi du Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), à l’occasion d’un point de situation organisé mardi à Berne. Pour les coûts fixes, ce sont les autres aides telles que le crédit facilité et le cautionnement qui devront être activées. Le Conseil fédéral doit donner des précisions sur ces outils durant la semaine.

Un tel montant suffit-il à payer un loyer dans l’Arc lémanique? Les deux avocats genevois qui ont levé ce lièvre dans un texte publié mardi par Le Temps en doutent.

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Pas de politique spectacle

Si les indépendants sont en colère, c’est aussi parce qu’ils ont l’impression de s’être fait gruger. «Je ressens un énorme sentiment d’injustice et d’abandon», témoigne Lionel Murith, à la tête d’une entreprise de conseil en assurances dans la Broye vaudoise. «Ça fait bien de dire au peuple qu’on va sauver les entreprises, mais dans les faits ce n’est pas vrai. Or, lors de la conférence de presse, le conseiller fédéral Alain Berset soulignait justement qu’on ne faisait pas de la politique spectacle en Suisse.»

Les dentistes et les ostéopathes dans l’incertitude

Une pétition circule déjà pour corriger le tir. L’Union patronale suisse (UPS) a aussi fait remonter ces doléances au Département fédéral de l’économie et a pointé du doigt une autre faille du dispositif mis en place: «A l’heure actuelle, les professions libérales exercées à titre d’indépendants, comme les dentistes, les ostéopathes ou les avocats ne peuvent pas être indemnisées par l’assurance perte de gain», regrette Marco Taddei, responsable romand de l’organisation patronale. C’est le cas de toute une série de professions indépendantes qui n’ont pas formellement l’interdiction de travailler, mais qui de facto y sont contraintes.

«En l’état, un chauffeur de taxi ne pourrait normalement pas prétendre à une indemnisation», a reconnu Boris Zürcher. Le haut fonctionnaire a toutefois indiqué que la situation était évolutive et que des lacunes pourraient être corrigées.

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Il faudra bien du talent pour démêler l’un des sacs de nœuds les plus épineux: les entreprises actives dans la construction dans le canton de Genève ne peuvent pas prétendre à des indemnités. Aux yeux de la Confédération, elles sont autorisées à travailler, mais les autorités cantonales ont fermé les chantiers.

A l’instar de Gian Cla Pinösch, les indépendants et leurs relais politiques ne désespèrent pas d’obtenir gain de cause. «Je suis déterminé et optimiste», résume l’entrepreneur, précisant qu’il n’agit pas «comme un enfant gâté, mais se bat pour sa société et ses employés». Le responsable romand de l’UPS se veut aussi plutôt confiant, insistant sur le caractère exceptionnel de la situation et la pression à laquelle l’administration fait face.

Reste que même si celle-ci revoit sa copie, les difficultés rencontrées par les indépendants auront ouvert un débat qui, lui, risque de survivre à la crise du coronavirus: est-il normal de cotiser à une assurance dont on ne peut pas bénéficier.

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