Traqué par Washington, le géant Kaspersky se relocalise à Zurich

À première vue, c’est comme si une des plus grandes banques avait invoqué – il y a vingt ans – la protection du secret bancaire pour relocaliser ses activités dans la Confédération.

Fournisseur de logiciels antivirus équipant 400 millions d’ordinateurs dans le monde, Kaspersky Lab a annoncé mardi le transfert d’une partie importante de ses activités de la Russie vers la Suisse. Et ce, en raison de la «neutralité» offerte par le pays et d’une «solide législation en matière de protection des données».

Des «centaines de serveurs»

La multinationale russe relocalisera dans les prochains mois à Zurich «l’assemblage» de ses logiciels – «à partir de codes sources» – et la gestion de ses bases de données sur les virus. Un data center sera en outre installé avant la fin de 2019, afin de stocker les données confidentielles envoyées par les ordinateurs dotés de ses protections.

Le groupe de 4000 employés annonce également l’ouverture d’un «centre de transparence» basé en Suisse dans les prochains mois. Kaspersky Lab «soutiendra» enfin la création d’une «structure de supervision indépendante» helvétique, afin de «certifier la crédibilité de (ses) produits», par exemple en surveillant les accès de ses employés aux données.

Au sein du groupe russe, on évoque un «projet très important en termes d’infrastructure» qui mobilisera des «centaines de serveurs» éparpillés entre plusieurs centres de données suisses avec lesquels des négociations sont «en cours». Jusqu’à présent, cette discrète société de 700 millions de dollars de chiffre d’affaires ne disposait que d’un bureau commercial de sept personnes en Suisse.

Kaspersky Lab compte désormais ouvrir une filiale à Zurich afin de gérer ses «équipements automatisés» ou la «maintenance de ses serveurs». L’effectif requis et le nombre de recrutements «n’ont pas été décidés», admet un porte-parole.

Voilà pour la reconnaissance de l’attrait «coffre-fort numérique», concept depuis des années au cœur de l’image vendue par la Suisse dans les milieux d’affaires.

Foudroyé par Trump

La situation de Kaspersky Lab cache cependant une autre vérité, plus encombrante. Depuis septembre, les États-Unis interdisent à leurs agences gouvernementales l’utilisation de ses antivirus – un embargo entériné par un décret du président Trump – en raison des liens étroits qui existeraient entre le groupe russe et le Kremlin.

Tombant du ciel, le poison mortel de tels soupçons est depuis combattu devant la justice américaine par le troisième fournisseur de logiciels de sécurisation pour ordinateurs et smartphones.

Kaspersky peine pourtant toujours autant à faire oublier ses origines russes. Mardi, alors que le groupe s’apprêtait à annoncer son repli en Suisse, le gouvernement néerlandais bannissait à son tour ses antivirus de ses agences, agitant également le risque d’espionnage au profit du Kremlin.

«Depuis vingt ans, l’essence même de notre activité est de protéger les données de nos clients, de détecter et de neutraliser tout logiciel malveillant», rétorque un porte-parole de la société fondée par Eugène Kaspersky en 1997.

Ce dernier souligne «les efforts déployés durant plus de deux ans afin d’adapter notre organisation, légalement et techniquement, aux GDPR (ndlr: nouveau règlement euro péen sur la transparence)».

Une opération de «com’»?

Cette relocalisation «reflète surtout un effort de communication de Kaspersky, cela m’étonnerait pourtant que cela marche si facilement», réagit Andy Yen, fondateur de Proton Mail, un service de courriels chiffrés qui compte 4 millions d’utilisateurs. Cet ancien physicien du CERN sait de quoi il parle. Il avait lui-même mis en avant l’installation de ses serveurs au cœur des Alpes lors du lancement de son service sécurisé, il y a quatre ans.

Le regard de l’entrepreneur genevois a bien changé. Il porte aujourd’hui un jugement sans concession sur la révision en cours des textes régissant la protection des données en Suisse. L’un des versants de cette réforme, qui touche au renseignement, peut ainsi permettre aux services de la Confédération «de surveiller les data centers installés par Kaspersky et même de partager ces données avec leurs homologues américains», alerte Andy Yen.

Ce dernier s’insurge depuis des mois contre une orientation helvétique «bien moins protectrice que celle qui vient d’être mise en place en Europe», ce qui pourrait l’inciter à délocaliser. Prêt à débarquer avec ses informaticiens, Kaspersky Lab est loin d’en être là. Depuis hier, cette réussite économique russe fait tout pour associer son image avec celle de la Suisse.

(TDG)

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