Télétravail: du champ de mines au champ des possibles

Mars 2020, l’économie mondiale est brutalement bombardée par le virus du Covid-19. En Suisse, les décisions prises par les différentes administrations, les mesures mises en œuvre par les entreprises, les réactions de l’ensemble de la communauté socioéconomique sont d’une grande efficacité. Des aides sont débloquées, le télétravail devient la norme et les organisations aidées de leur direction des ressources humaines s’adaptent très rapidement.

Ainsi «bunkerisées», les entreprises survivent, attendant la fin de la déflagration pour mettre le nez dehors. Hélas, l’assaut se prolonge, triple hélas, il laissera derrière lui un champ de mines.

Tout le monde s’accorde à dire que le retour à un état initial est hautement improbable et la généralisation du télétravail observée ces derniers mois va sans doute se prolonger au-delà de la crise sanitaire. Pourtant, si les mesures prises en mode gestion de crise ont été souvent pertinentes, elles pourraient s’avérer largement insuffisantes au moment du retour à la «normale». Car oui, le télétravail massif est un potentiel champ de mines et les risques sont nombreux pour les organisations et les individus. Risques sanitaires d’abord, des pathologies physiques telles que douleurs articulaires liées à de mauvaises postures, perte d’acuité visuelle et des troubles psychologiques, épuisement, technophobie et dépression commencent à apparaître.

Les risques juridiques

Risques légaux ensuite, la jurisprudence étant inexistante et la doctrine balbutiante, la probabilité de contentieux entre employeurs et employés va inévitablement augmenter. Par exemple, la confiance n’excluant pas le contrôle, dans quelle mesure peut-on «monitorer» l’activité d’un collaborateur en home office? On pourrait encore citer les risques de cybersécurité liés à l’usage incontournable du digital et à la hausse exponentielle des cyberattaques (de 5000 en février à 200 000 attaques mondiales recensées en avril, selon le rapport de Check Point Software Technologies). Enfin, et non des moindres, les risques de démobilisation, de perte de sens, de diminution du potentiel d’innovation ou encore de dilution de la culture d’entreprise.

Si les pièges sont nombreux, il ne faut ni en avoir peur ni les minimiser, car ignorer ce qui va advenir ou s’y résigner sont l’avers et l’envers d’une même médaille, celle du statu quo. C’est un fait, le monde est plus incertain, plus complexe et plus volatil que jamais. Il faut l’accepter et peut-être, plus que s’en accommoder, s’en enrichir, car quand souffle le vent du changement, il vaut mieux bâtir des moulins que des murs.

Repenser les modèles d’organisation

L’avenir est illisible, soit, alors prenons-le par la main avant qu’il ne nous prenne à la gorge, disait Winston Churchill, car on souffre plus d’une absence de projection que d’un ajournement de ses projets. Pourquoi ne pas surfer sur cette lame de fond au lieu de la laisser nous frapper de plein fouet et, de cette manière, faire du télétravail un véritable projet collectif? Le contexte présent offre une formidable opportunité de repenser ses modèles d’organisation, d’affaires et même de management, et ainsi d’insuffler un avenir optimiste pour le bien de l’entreprise et de ses collaborateurs.

Plus personne ne croit aujourd’hui que le télétravailleur est un tire-au-flanc, les derniers préjugés sont tombés. Travailler de la maison, d’un hôtel ou d’un espace de coworking s’est avéré autant voire plus efficace que la présence au bureau. Voilà bien une chance rare de rebâtir le contrat de confiance et la relation managériale en associant les différentes parties prenantes à la réflexion, y compris, quand cela est possible, les instances représentatives. Agir sur les trois «R», redéfinir les Règles du jeu, préciser les Rôles et clarifier les Responsabilités ensemble est un moyen solide de se prémunir de certains malentendus ou contentieux en germe.

S’enquérir du moral et de la santé de ses troupes, les solliciter, mettre en place de courtes mais régulières enquêtes, voilà des solutions simples et efficaces pour ne pas laisser s’installer le loin des yeux, loin du cœur.

Réenchanter le bureau. Elaborer un pacte du travailler ensemble, faire des moments de rencontre physiques des instants précieux d’échange et de partage. Peut-être substituer aux espaces individuels des espaces collectifs pour ateliers et meetings… S’il est une chose que la situation nous apprend avec certitude, c’est que les femmes et les hommes qui composent une communauté de travail ont besoin de se retrouver, et bien rares sont celles et ceux qui aspirent à une vie entière de home office.

En faisant du télétravail, avec non plus une crise à gérer mais un avenir à coconstruire, une organisation se donne la chance de renforcer la mobilisation quand elle s’effrite, d’enraciner ses valeurs alors qu’elles pourraient se diluer et de donner du sens à son projet collectif quand ces derniers mois il en a été vidé. Transformer le champ de mines en un champ des possibles.


*Président et cofondateur de TeletravailDurable, à Lausanne

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