Suites possibles d’une pique royale

La presse revient régulièrement sur l’anecdote selon laquelle, dans un discours prononcé devant la London School of Economics en 2008, la reine d’Angleterre s’était étonnée de ce que “personne n’ait vu venir la crise”. Rebelote en décembre 2012 lorsque, en visite à la Banque centrale d’Angleterre, la souveraine rabroua l’économiste du lieu qui tentait de justifier l’incapacité de la profession à anticiper des événements “qui sont un peu comme des épidémies ou des tremblements de terre”.

Il semble bien que, depuis lors, les prévisionnistes se soient employés à tout mettre en
œuvre pour ne plus être pris au piège d’une crise qui, de toute façon, frappera tôt ou tard à la porte. On ne compte plus, en tout cas, les propos alarmistes, les appels à la raison et les dépassements de lignes rouges en matière d’endettement ou de conflits commerciaux qui sont de nature à déclencher un krach financier ou quelque autre rupture systémique.

Or, étrangement, les marchés continuent allègrement de monter, comme mus par un
mécanisme de lévitation qu’aucune perturbation ne viendrait déranger. Ainsi, depuis le 1 er janvier de cette année, les principaux indices boursiers ont tous enregistré, Japon excepté, des progressions de l’ordre de 15% (le Nikkei a néanmoins gagné 8%). Même le marché londonien ne semble nullement affecté par les incertitudes du Brexit, puisqu’il affiche entre janvier et avril une hausse de 10%.

Il y a quelques raisons possibles à cette étrangeté des comportements financiers.

La première qui vient à l’esprit est ce que l’on pourrait appeler la tendance à généraliser le principe dit du too big to fail. Les marchés boursiers sont si lourds, impliquent de si gros acteurs, qu’il serait fou de ne pas les soutenir. Lire : de bas taux d’intérêt sont faits pour durer. Par ailleurs, les mesures anti-crise mises partout en place ont créé un sentiment, peut-être exagéré, d’une solidité désormais à toute épreuve du système financier.

Il y a ensuite le besoin, consubstantiel à une démographie partout déclinante, d’accumuler des actifs financiers susceptibles croit-on de transporter du pouvoir d’achat dans le temps. Dit autrement, les fonds de pensions, assureurs et autres agents de la prévoyance sont bien obligés de placer en valeurs mobilières ou immobilières les épargnes qu’il leur échoit de gérer, même s’il résulte de ce trop plein de demande une pression sur des rendements de plus en plus dérisoires.

Plus largement, l’élévation du niveau mondial de la richesse, certes inégalement répartie mais indubitable, accroît la quantité d’épargne à la recherche de placements. Les investissements chinois tous azimuts, de la route de la soie au port du Pirée en passant par les mégaprojets africains (aéroports, autoroutes, barrages, etc.), en sont le meilleur exemple.

Enfin, il se peut que les remontrances royales aient eu pour effet de biaiser les
perspectives. On peindrait désormais le diable sur la muraille, tout comme nos services
fédéraux inscrivent année après année au bas de leurs prévisions budgétaires des déficits qui, au bouclement des comptes, se muent systématiquement en excédents.
Le risque, dans tout cela, est qu’un beau jour la réalité change de camp. Que nos comptes fédéraux deviennent effectivement déficitaires, et que la finance mondiale s’aperçoive, enfin, que la fête est finie. (TDG)

monchange.ch