Sous les Alpes, le plus grand gazoduc de Suisse

«Si vous voulez faire de la contrebande, c’est par là. Il n’y a pas une douane jusqu’à l’Italie.» Dans les anxiogènes couloirs du gazoduc Transitgas, le ton est à la plaisanterie. Il faut dire qu’avant de tomber sur un poste de contrôle italien, les apprentis trafiquants devraient marcher quelque 40 kilomètres dans le froid et la semi-obscurité, parfois sur des pentes glissantes et abruptes. C’est sous 100 mètres de roche, au cœur des Alpes, que passe le plus grand gazoduc de Suisse. Il coupe le pays en deux sur 296 kilomètres de conduits.

A l’occasion de ses 50 ans, Gaznat a exceptionnellement ouvert vendredi les portes de l’entrée alpine du gazoduc, à Obergesteln (dans le Haut-Valais), à une poignée de journalistes. L’occasion pour la société qui gère l’approvisionnement et la distribution du gaz naturel en Suisse romande de rappeler son rôle stratégique. Le gazoduc Transitgas, qui connecte les marchés allemand, suisse et italien, possède une capacité de transport énergétique équivalente à la production de 25 centrales nucléaires, selon Gaznat.

«Verdir» les énergies fossiles

Une donnée qui a son importance alors que la Suisse doit se passer de l’atome et s’est engagée à diminuer ses importations d’hydrocarbures dans le cadre de sa Stratégie énergétique 2050. «Au vu des blocages sur les fermes éoliennes, les énergies renouvelables ne suffiront pas à assurer l’approvisionnement de la Suisse. On pourrait très vite avoir un problème pour atteindre les objectifs», assure René Bautz, directeur de Gaznat.

C’est que la Confédération a décidé de tourner le dos à l’ensemble des énergies fossiles, y compris le gaz naturel, qui émet moitié moins de dioxyde de carbone que le pétrole. Irréalisable, à en croire le secteur gazier, qui en appelle aux chiffres: le gaz naturel représente 14% du mix énergétique de la Suisse, contre près de 50% pour le pétrole. «La demande ne va pas disparaître. Il faudra bien trouver une façon de verdir les énergies actuelles», insiste René Bautz, en évoquant le développement de techniques pour capturer et valoriser le gaz carbonique.

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Les gazoducs de l’histoire

Le développement du secteur gazier suit les grandes lignes de l’histoire. Avec le choc pétrolier de 1973, la Confédération réalise qu’il est temps de diminuer sa dépendance au pétrole. Ouvriers italiens et suisses creusent la roche alpine afin de se connecter aux champs gaziers du nord de l’Europe nouvellement découverts. Les pôles urbains lémaniques sont depuis reliés grâce à des dizaines de kilomètres de conduites posées au fond du lac, jusqu’à 310 mètres de profondeur. Un record mondial à l’époque, dont le contrôle technique s’effectue avec le sous-marin de Jacques Piccard.

Le réseau se développe rapidement, mais jusque dans les années 1990, les fournisseurs se comptent sur les doigts d’une main. La découverte de gisements en Algérie et le développement de bateaux transportant du gaz liquéfié rendent le marché beaucoup plus volatil. En Suisse, le report des consommateurs du mazout vers le gaz naturel est manifeste. Depuis 1975, la consommation du premier a diminué de 60%, selon les données fournies par l’Union pétrolière.

Ces dernières années, alors que les investissements pétroliers semblaient bloqués par la faiblesse du prix du baril, les infrastructures gazières n’ont cessé de se développer. Le gazoduc trans-adriatique (ou TAP) sera inauguré en 2020 et permettra de relier le gaz azéri au marché italien. Historiquement, le nord de l’Europe envoyait du gaz vers le sud. Mais, alors que l’Allemagne devra aussi se passer de ses centrales nucléaires, les flux pourraient s’inverser. La société qui exploite les conduits sous les Alpes suisses a d’ailleurs réalisé des travaux d’anticipation: depuis le 1er octobre dernier, le gazoduc est désormais une autoroute pouvant être parcourue dans les deux sens.

Un «rôle hypocrite»

Contactée par Le Temps, l’Union pétrolière pointe le «rôle hypocrite» des autorités publiques, qui louent les renouvelables mais tirent, via leurs services industriels, des bénéfices d’autres énergies fossiles. «Elles cherchent à maintenir les revenus liés à la vente du gaz – qui dégage six fois plus de méthane que le mazout – et subventionnent par exemple le remplacement de chaudières», critique David Suchet, porte-parole romand de la faîtière des importateurs, qui y voit une contradiction avec les objectifs climatiques approuvés par le peuple suisse en mai 2017.

Le lobby pétrolier rappelle aussi que, pour les régions périphériques, sans raccordement, le gaz n’est pas une solution, alors que le mazout peut être stocké n’importe où. La Confédération impose d’ailleurs aux importateurs de constituer 4,5 mois de réserves de produits pétroliers pour remédier à une pénurie.

Gaznat doit contribuer financièrement aux réserves pétrolières, mais n’a pas les mêmes obligations pour le gaz naturel. Elle dispose pour l’heure d’un petit réservoir à Etrez (en France voisine) permettant de stocker entre 20 et 30 jours de consommation. Des forages de reconnaissance sont prévus dans le massif du Grimsel pour constituer une deuxième réserve. «Aujourd’hui, nous opérons avec l’inconnue de la demande énergétique, justifie René Bautz. Mais il sera de plus en plus difficile de piloter l’offre.» Et donc de s’assurer d’acheter au bon moment et au meilleur prix.

D’autres acteurs du secteur sont plus radicaux quant à la transition énergétique. «Le charbon, le pétrole et le gaz vont disparaître. Dans cet ordre-là. A terme, c’est de l’hydrogène qui circulera dans ces pipelines.» Le sanctuaire des Alpes n’est pas près de laisser la place aux contrebandiers.

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