«Rien ne saurait remplacer l’expérience des pilotes»

Larry Rooney a un rôle capital au sein d’une grande compagnie aérienne américaine: il assure la formation continue de ses collègues pilotes. Ce capitaine expérimenté a participé à l’enquête sur le vol US Airways 1549 que Chesley Sullenberger avait miraculeusement réussi à poser sur la rivière Hudson, à New York, le 15 janvier 2009.

À l’heure où l’enquête sur le crash Ethiopian Airlines (157 morts) vient à peine de débuter, Larry Rooney met en garde contre les conclusions hâtives sur les causes de l’accident survenu le 10 mars. Il insiste néanmoins sur un élément en faveur duquel il milite depuis des années. Pour lui, il est urgent d’accroître la formation des pilotes malgré l’automatisation des appareils comme le Boeing 737 MAX 8, qui est impliqué dans la tragédie d’Ethiopian Airlines.

Garder la main

«L’automatisation dans les avions nous a beaucoup aidés, car elle réduit la masse de travail des pilotes et leur permet de mieux évaluer le terrain et les conditions de vol, explique-t-il. Au cours des ans, les pilotes sont néanmoins devenus un peu rouillés car ils ont moins l’habitude de piloter manuellement. La FAA (ndlr: agence de régulation de l’aviation civile aux États-Unis) a décidé d’accroître les entraînements en matière de pilotage manuel en simulateur de vol afin de permettre aux pilotes de garder la main. Nous incitons aussi les pilotes à le faire en vol, lorsque les conditions le permettent. Rien ne saurait remplacer l’expérience des pilotes.»

Dans le cas du Boeing 737 MAX, Larry Rooney met le doigt sur une carence: jusqu’ici, les compagnies aériennes n’avaient pas de simulateurs de ce nouveau modèle. Et les simulateurs disponibles n’avaient pas le système de stabilisation en vol destiné à éviter un décrochage de l’avion, le MCAS (Maneuvering Characteristics Augmentation System). Ce système a été spécialement conçu pour les 737 MAX afin de contrer les problèmes potentiels causés par leurs moteurs plus gros, plus lourds et placés différemment que sur la précédente génération de Boeing 737. Ce système MCAS met l’avion en piqué lorsque l’appareil est en décrochage afin de regagner de la vitesse.

Des pilotes pris de court

Pour Larry Rooney, le président de la Coalition of Airline Pilots Association à Washington, il y a eu un problème de communication entre Boeing et les pilotes lorsque le système a été installé sur les appareils. «Boeing a considéré les pilotes comme des solutions de secours au pilotage automatique et non l’inverse, précise-t-il. Les pilotes ne savaient pas que leurs appareils étaient munis de ce système. Du coup, s’il se met en marche, ils ne savent pas le désactiver.» Le capitaine précise qu’un décrochage de l’avion est totalement récupérable, mais si le MCAS s’enclenche sur la base d’une appréciation erronée, ce logiciel force «l’avion à chasser un fantôme» et peut créer une «situation plus compliquée» pour le pilote.

Boeing a considéré les pilotes comme des solutions de secours au pilotage automatique, et non l’inverse.

Larry Rooney, Pilote de ligne et instructeur

Le Bureau français d’enquêtes et d’analyses (BEA) a confirmé lundi que de «claires similitudes» sont apparues, lors de l’examen des boîtes noires, entre le crash du Boeing 737 MAX d’Ethiopian Airlines et celui de Lion Air le 29 octobre 2018. Le «Washington Post» a pour sa part cité des experts qui s’intéressent de près aux capteurs du Boeing 737 MAX, lesquels aident à déterminer si les ailes ont assez de portance pour pouvoir voler. Un mauvais fonctionnement de ces capteurs aurait pu provoquer l’enclenchement du MCAS et mettre l’avion en piqué par erreur. «L’aviation est comme un mariage: on ne sait jamais tout», prévient Larry Rooney en insistant sur le besoin d’analyser toutes les données du vol avant de se prononcer sur les causes de l’accident. «Et ce travail prend des mois.»

Des modifications urgentes

Ami proche de Larry Rooney, Chesley Sullenberger abonde dans ce sens. «Nous ne savons pas ce qui a causé le crash tragique du vol Ethiopian Airlines 302 qui a coûté la vie à tous les passagers et à l’équipage, même s’il y a des similitudes entre ce vol et le vol Lion Air 610», écrit le pilote, qui travaille désormais pour la chaîne CBS. «Ces similitudes laissent penser que la conception du Boeing 737 MAX 8 a joué un rôle. Il est clair, depuis le crash de Lion Air, que les modifications proposées de cet appareil sont urgentes, mais elles n’ont pas encore été effectuées et elles ne vont pas assez loin.»

(TDG)

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