Qui veut prêter à des pollueurs?

La Russie est la dernière à avoir rejoint le marché obligataire «vert», un segment qui a connu des débuts confidentiels en 2007 et bénéficie désormais d’une croissance exponentielle, dépassant 500 milliards de dollars, estime Catherine Reichlin, responsable de la recherche financière auprès de la banque Mirabaud et spécialiste des marchés obligataires.

Russian Railways, l’opérateur de chemins de fer étatique russe, a en effet levé 500 millions d’euros, avec un coupon de 2,2% à huit ans, servant notamment à financer l’acquisition de locomotives électriques. Il fait ainsi son retour après cinq ans d’absence sur le marché obligataire en euros.

La demande a été telle que les conditions ont été resserrées. Il est vrai qu’en comparaison le gouvernement allemand de même échéance non seulement ne paie rien, mais coûte en outre 0,3% à l’investisseur.

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Les obligations sont entre autres dites «vertes» lorsque l’emprunt a pour vocation de financer des projets verts spécifiques. L’émetteur communique tout au long de la vie de l’obligation sur l’avancée dudit projet. Dans le cas d’une obligation classique, les fonds servent en général au financement de l’entreprise sans que plus de détails soient donnés.

Depuis deux ans, les sociétés des pays émergents tiennent le haut du pavé avec 168 milliards de dollars d’obligations vertes. La Chine s’est imposée comme le leader, avec près de 65%, très loin devant le Mexique, deuxième avec 8%. En termes de monnaies pour les émetteurs émergents, le renminbi arrive en tête (52%, devant le dollar, 36%), selon Mirabaud.

«Une question de sensibilité»

«Faut-il prêter de l’argent à un pollueur qui s’engage à moins polluer? Ou ne pas prêter du tout à un pollueur?» interroge la spécialiste genevoise. Citons l’exemple d’Airbus, qui pénalise l’environnement par son activité et multiplie les efforts pour réduire la pollution phonique. Ou EDF, actif dans l’énergie nucléaire et qui émet des obligations vertes pour assurer la transition énergétique de certaines installations. «Finalement, c’est une question de sensibilité personnelle», conclut Catherine Reichlin.

Dans le cas de la Chine, ce sont les entreprises et non l’Etat qui émettent des obligations vertes. Il s’agit parfois de producteurs photovoltaïques, mais d’autres activités sont aussi présentes. En Europe, les banques sont devenues de gros émetteurs d’obligations vertes et les fonds récoltés servent à financer des prêts à des PME ou à des particuliers pour leurs projets «verts».

Les investisseurs ne sont pas tous verts

Sur un plan strictement financier, la question est de savoir comment l’investisseur est rémunéré en fonction du risque pris. Si l’utilisation des fonds intéresse uniquement les investisseurs spécialisés, selon l’experte, les acheteurs d’obligations vertes ne sont pas nécessairement des investisseurs convaincus par le durable, mais des institutions attirées par les conditions offertes ou par les possibilités de diversification.

En 2014, la première grande émission verte de société, lancée par Gaz de France (devenu Engie), a par exemple été allouée à hauteur de 36% à des investisseurs qui n’étaient pas classifiés comme socialement responsables, selon Mirabaud. Il n’existe pas encore de statistiques sur l’allocation de l’emprunt Russian Railways, mais il y a de bonnes raisons de croire qu’une grande partie des obligations sont allées à des investisseurs qui n’ont pas d’objectifs durables, mais qui sont attirés par la rareté des emprunts russes.

Longtemps, les professionnels étaient d’avis qu’une obligation verte devait rémunérer l’investisseur autant qu’une obligation normale, parce que le risque financier et bilanciel est le même. Dans la pratique, les obligations vertes coûtent plus cher à l’émetteur en raison de ses engagements sur la traçabilité des capitaux, et de ses frais liés à la documentation de l’emploi environnemental des fonds. Aujourd’hui, les investisseurs responsables semblent être prêts à renoncer à une partie du rendement pour financer ces coûts supplémentaires.

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