Poutine cherche un compromis avec Riyad pour booster le cours du pétrole

Après un mois de passe d’armes entre Russie et Arabie Saoudite, les deux meilleurs ennemis de l’or noir finiront-ils par s’accorder? Les marchés du pétrole brut semblent, ce mercredi, répondre par l’affirmative: ils ont rebondi, retrouvant l’espoir. La réunion de ce jeudi entre l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), dominée par Riyad, et les négociateurs de Moscou devrait décider une salvatrice baisse de la production pour inverser la chute libre des cours. «Nous en sommes très, très proches», a confié Kirill Dmitriev, président du fonds souverain russe (RDIF) et l’un des architectes des difficiles rapprochements russo-saoudiens.

Depuis plusieurs jours, le chef du Kremlin Vladimir Poutine a fait courir l’information sur une possible baisse de production de 10 millions de barils par jour. Des sources de l’OPEP ont évoqué un accord sur une réduction équivalant à 10% de la demande globale. Les négociations sont d’autant plus difficiles qu’elles impliquent par ricochet les États-Unis. Grâce au pétrole de schiste, ils sont devenus au fil des ans le premier producteur mondial de pétrole devant la Russie et l’Arabie Saoudite, 40% à eux deux.

Pour le Kremlin, tout nouvel accord sera une volte-face. Se réconcilier avec Riyad l’obligera en effet à reconnaître son erreur lorsqu’en mars il a fait voler en éclats sa bonne entente avec Riyad, loin des chaleureuses poignées de main entre Vladimir Poutine et le prince héritier Mohammed ben Salmane. Pour soutenir les cours dans une économie mondiale bousculée par la crise du coronavirus, la baisse de la demande et le spectre d’une récession, la prudence aurait voulu que Russie et Arabie Saoudite reconduisent leur accord «OPEP +» sur les limitations de production. Mais Igor Setchine, le puissant patron de Rosneft, géant public de l’or noir russe, a alors œuvré autrement. Résultats: la Russie a quitté «OPEP +»; l’Arabie Saoudite a répliqué en inondant les marchés de brut pas cher; le cours du baril a plongé à 30 dollars.

L’accord «OPEP +» n’avait jamais été populaire auprès des compagnies pétrolières russes, contraintes de réduire leurs productions et exportations, de limiter les investissements dans de nouveaux projets. Pour Rosneft, c’était un frein à son offensive stratégie de prise de parts de marché. L’argumentation d’Igor Setchine: les volumes de pétrole retirés à la suite de la prolongation répétée d’«OPEP +» ont été remplacés sur le marché mondial par des volumes de pétrole de schiste américain. Lancé en guerre contre les États-Unis, le tsar russe de l’or noir a donc obtenu ce qu’il voulait: le retour au chacun pour soi. Après avoir opté pour le rapprochement avec Riyad initié par Kirill Dmitriev, patron du fonds RDIF et voix du clan libéral autour du Kremlin, Vladimir Poutine a cette fois pris le parti d’Igor Setchine, PDG de Rosneft et un des chefs «siloviki», ces hommes des services de sécurité qui en vingt ans dans l’ombre du président ont pris le contrôle des rouages politiques et économiques.

Mais, face à la perspective d’un baril tombant à 10 dollars comme certains le pronostiquent, Moscou se trouve contraint de revenir en arrière. Le mal est pourtant déjà fait. L’ambitieux plan d’investissements publics du Kremlin pour relancer l’économie russe est de facto plombé car le budget national, calculé sur un baril à 40 dollars, doit s’adapter aux nouveaux cours. Dans un pays dépendant des hydrocarbures (50% du budget d’État, 30% du PIB), c’est surtout un coup dur pour toute l’économie. Les fondamentaux sont certes bons, meilleurs que lors des crises de 2008 puis 2014. Mais, loin des 4% de croissance promis par Vladimir Poutine, la Russie peinera à sortir de sa stagnation latente depuis trois ans. Et, si la chute du rouble provoquée par celle du baril fait les affaires des comptes pétroliers d’Igor Setchine en dopant ses revenus en devises nationales, elle renchérit les importations du reste du pays. Et donc relance l’inflation.

Igor Setchine arguait qu’avec un baril en chute libre, les investissements américains dans le pétrole de schiste ne seront plus viables mais que la Russie pourra faire face, au moins temporairement, à des cours sous les 30 dollars. Des certitudes vite remises en cause. En pleines menaces du coronavirus sur l’économie mondiale, Moscou a en fait provoqué avec Riyad un imbroglio dont il peine à sortir. Il rappelle désormais les producteurs américains à joindre les efforts pour réduire la production et booster les prix. D’ici à jeudi, les négociateurs devront faire en sorte que personne ne perde la face.

Créé: 08.04.2020, 11h55

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