Pourquoi le rachat d’ARM par Nvidia nous concerne tous

ARM, Nvidia ou encore SoftBank. Ces trois noms d’entreprises ne disent pas grand-chose, voire rien, à la plupart des consommateurs. Mais il vaut la peine de s’intéresser de près à la gigantesque opération financière annoncée dans la nuit de dimanche à lundi autour de ces trois sociétés. Car l’affaire concerne les puces qui se trouvent dans nos téléphones, nos ordinateurs, nos consoles de jeux ou encore nos caméras de surveillance. Des marchés de dizaines de milliards de puces que le rachat du britannique ARM par l’américain Nvidia pourrait bouleverser durablement.

Dans ce dossier, il y a d’abord le montant de la transaction qui interpelle: SoftBank est parvenue à vendre ARM à Nvidia pour 40 milliards de dollars (36,2 milliards de francs), soit 8 milliards de plus que ce que le conglomérat technologique japonais avait déboursé il y a tout juste quatre ans pour acquérir ARM. Une jolie plus-value financière pour revendre une société unique en son genre dans le monde de la tech.

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Un géant aussi omniprésent

On cite volontiers Google comme géant de la tech omniprésent dans nos vies. Mais ARM l’est sans doute tout autant, et de manière beaucoup plus discrète. L’année passée, elle a participé à la conception de 22,8 milliards de puces. La société, sigle d’Acorn RISC Machine, a la particularité de ne fabriquer elle-même aucun microprocesseur: elle en dessine les plans et l’architecture. Et ce sont ensuite ses partenaires qui les produisent dans leurs usines. Des partenaires tels que Qualcomm, Apple ou encore Samsung.

Arrêtons-nous d’ailleurs juste sur Apple: la société a annoncé cet été l’abandon de l’américain Intel comme fournisseur de puces pour ses Mac. Mais en réalité, la marque à la pomme ne concevra pas totalement seule ses propres processeurs pour ordinateurs: elle les fabriquera certes elle-même, mais en suivant les plans d’ARM.

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Si l’entreprise basée à Cambridge, au Royaume-Uni, vaut aujourd’hui autant, c’est parce qu’elle s’est toujours engagée à être neutre envers ses clients et à tous les servir de la même manière. L’autre raison du succès d’ARM, ce sont bien sûr les puces en elles-mêmes, réputées pour leur faible consommation énergétique. Un atout de poids au moment où les objets connectés se multiplient.

Nvidia pourrait être bien plus interventionniste

ARM, incontournable et omniprésente, passe donc dans de nouvelles mains. Et cela change tout. SoftBank ne s’est jamais immiscée dans la stratégie de son acquisition et considérait avant tout ARM comme une participation financière. Le groupe américain Nvidia, malgré les promesses affichées aujourd’hui, pourrait considérer d’un autre œil ARM. Aujourd’hui spécialisée dans les cartes graphiques, notamment plébiscitées par les adeptes des jeux vidéo, Nvidia fonde de gros espoirs sur son acquisition: ARM doit lui permettre de se profiler sur le marché de l’intelligence artificielle et des centres de données. Et surtout, l’entreprise britannique risque de n’être plus neutre: Nvidia pourrait être fortement tentée de se réserver les dessins de ses puces les plus avancées, ne laissant que celles de second choix à ses concurrents.

Pour le consommateur, et plus globalement pour l’innovation, ce rachat peut avoir des conséquences positives. Il peut stimuler, chez Apple, Samsung ou Qualcomm, la volonté de dessiner eux-mêmes les processeurs de demain, sans compter sur les services d’une entreprise un peu moins neutre. De plus, Nvidia peut, en avalant ARM, se poser en concurrent très sérieux du fabricant américain de processeurs AMD surtout d’Intel sur le marché des puces pour ordinateurs.

Une concentration dangereuse

Voilà pour les scénarios optimistes. Car un autre effet, indésirable, risque de survenir. Malgré les garanties affichées par Nvidia, ARM va sans doute s’américaniser de plus en plus. Nous aurions donc, avec AMD et Intel, les trois plus grands concepteurs de puces situés aux Etats-Unis. Ce sera un argument de plus pour Washington dans sa guerre commerciale contre Pékin, forçant des entreprises comme Huawei à accélérer le développement de processeurs maison.

Mais cette ultra-dépendance à des technologies américaines pose un risque majeur: il peut suffire d’un mouvement d’humeur d’un président américain pour empêcher l’accès à une entreprise coréenne, voire européenne, à des technologies aussi importantes que les processeurs. Cette concentration de pouvoir entre des mains américaines est ainsi un risque non négligeable.

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