Pour les biotechs, la molécule ultime, c’est la donnée

C’est l’industrie des records en Suisse. Record en termes de revenus, avec un chiffre d’affaires cumulé de 3,79 milliards de francs l’an passé pour les quelque 300 entreprises du secteur des biotechnologies en Suisse. Soit une croissance de 14% sur un an, selon le dernier «Swiss Biotech Report». En termes de financement aussi, avec plus de 1,6 milliard de capitaux levés, soit le double de 2016, et cinq fois plus qu’il y a dix ans.

Les biotechs, soit toutes ces sociétés qui développent des thérapies innovantes mêlant technologie, biologie et chimie dans le domaine de la santé humaine, forment aussi l’un des segments les plus dynamiques: leurs start-up s’arrogent près de la moitié du capital total investi dans les jeunes pousses en Suisse, selon le «Swiss Venture Capital Report».

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«Certaines biotechs ont un potentiel disruptif [susceptible de bouleverser les positions sur le marché, ndlr]», relève Lorenzo Biasio, analyste chez Credit Suisse. Il cite l’exemple de BioMarin (brièvement cotée à la bourse suisse au début des années 2000), qui développe actuellement un traitement prometteur de l’hémophilie dans le champ très en vogue aujourd’hui des thérapies géniques (introduction d’extraits d’ADN dans une cellule pour corriger une anomalie). «Il s’agit d’un traitement en une seule prise qui devrait coûter un million, alors que les traitements actuels coûtent jusqu’à un demi-million de dollars par an et par patient», note Lorenzo Biasio.

Avalées par les grandes firmes

Peu de chances, pourtant, de voir une biotech détrôner les géants de la pharma: quand la menace sur les revenus se précise, ces grandes firmes rachètent généralement la société pour conserver le marché.

L’an dernier, les fusions et acquisitions dans le domaine des sciences de la vie ont totalisé 200 milliards de dollars au niveau mondial. «Cette tendance devrait se poursuivre», estime Lorenzo Biasio, qui rappelle les 350 milliards de dollars de liquidités que les pharmas ont à disposition. Ces rachats constituent aussi désormais un pilier de leur recherche et développement: «Elles achètent ainsi de l’innovation.»

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Les biotechs seraient-elles d’ailleurs viables sans cet argent? Sachant que les coûts de développement d’un médicament, avec essais précliniques et frais de réglementation, peuvent atteindre 2 milliards de francs, les rapprochements avec les grandes firmes représentent une importante source de financement, souligne Lorenzo Biasio. Celles-ci possèdent en outre l’expertise dans la commercialisation des produits qui fait défaut aux biotechs.

Collecter et exploiter les données personnelles

Reste que cette quête traditionnelle du médicament dans des centres de recherche et développement centralisés chez les grands acteurs appartient au passé, selon Juan-José Leston, de chez EY. Aujourd’hui, le graal, le paramètre susceptible de faire basculer la partie, ce sont les données. En témoignent les 77 millions de dollars levés récemment par Sophia Genetics: l’ex-start-up vaudoise de 230 employés aujourd’hui commercialise des applications d’analyse de données pour les hôpitaux destinées à dépister avec toujours plus de précision des cancers et des maladies héréditaires et à prédire l’évolution de tumeurs.

Dans une société hyperconnectée, la recherche tend à se focaliser davantage sur la prévention et les traitements sur mesure, observe Juan-José Leston. Cela avec une vision holistique de la médecine, contre l’approche fragmentée qui règne aujourd’hui et qui constitue un obstacle, selon une étude d’EY consacrée aux sciences de la vie 4.0.

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Pour lever ce dernier, des flux de données très diverses provenant des consommateurs, des chercheurs, des investisseurs, des régulateurs et des fabricants doivent pouvoir converger. «L’entreprise qui saura non seulement collecter ces données, pour l’heure en grande partie inaccessibles pour des raisons éthiques de protection de la personnalité, mais aussi trouver une manière de les exploiter sera en tête», prédit l’expert.

Recherche démocratisée

Juan-José Leston n’exclut pas qu’un géant de la technologie comme Google ou Amazon se lance dans ce secteur, fort des moyens de collecter des données à une échelle colossale, doublés d’une importante force de frappe financière. Ce d’autant plus que «la recherche s’est largement démocratisée ces dernières années. Elle ne se cantonne plus aux laboratoires des géants pharmaceutiques, mais se développe dans les universités», souligne-t-il.

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Même si certains émettent des doutes sur l’expertise réelle des GAFA dans un secteur de la santé qui transige peu sur la fiabilité, il y a de quoi changer potentiellement la nature de l’écosystème. D’ailleurs, Google, IBM et Microsoft ont déjà investi le champ de la recherche contre le cancer.

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