Peter Wanner: «Le financement des médias connaît un basculement historique»

Watson arrivera le 1er mars 2021 en Suisse romande. La date d’arrivée de la déclinaison romande du site internet alémanique est l’une des nouvelles concrètes que l’on peut retenir de la journée de débats organisée vendredi sur les plateformes numériques du Club suisse de la presse.

Lire aussi: Un nouveau chapitre s’ouvre pour «Le Temps»

Aides publique et privée, qualité de la couverture médiatique durant la pandémie… De multiples questions ont été traitées durant ces «Assises presse et démocratie», qui ont également été l’occasion d’honorer le journaliste du Temps Richard Werly, lauréat du Prix Dumur 2020.

Parmi les intervenants, Peter Wanner. Du haut de ses 76 ans, l’éditeur des groupes de presse AZ Medien et CH Media – et arrière-arrière-petit-fils d’un fondateur de journal – porte un regard historique sur les bouleversements actuels dans le paysage médiatique. Et en particulier sur l’arrivée des fondations dans l’équation.

Non seulement Aventinus a repris Le Temps début novembre, mais son projet à lui, le «Watson romand», sera cofinancé par la Stiftung für Medienvielfalt (liée à la famille Oeri, proche du groupe pharmaceutique Roche) à hauteur de 2,5 millions de francs.

Le Temps: Pourquoi les fondations font-elles une entrée si soudaine dans le modèle économique médiatique suisse?

Peter Wanner: Les médias sont en crise. La presse écrite suisse a perdu ces dix dernières années plus d’un milliard de francs, notamment via la disparition de plus de la moitié de ses recettes publicitaires au profit des GAFA. Il y a également un changement du côté des utilisateurs, qui ne s’informent plus que par leurs mobiles. La question du financement se pose avec acuité. Les fondations, qui jusqu’ici finançaient surtout la culture, la formation ou l’aide au développement, ont compris que le système médiatique avait également besoin d’aide. C’est une excellente nouvelle.

Lire l’opinion de l’économiste Julia Cagé: Pour une gouvernance démocratique et transparente du «Temps»

Comme le racontait l’émission de la RTS «Médialogues» ce printemps, votre famille est dans les médias depuis des décennies. Avec ce recul, pensez-vous que ce nouveau modèle de financement marquera un basculement dans l’histoire de la presse?

Oui, un basculement historique. Il est plus important que celui, par exemple, marqué par l’arrivée du numérique dans les techniques d’impression. Il se double cette fois d’un changement complet des habitudes des usagers. Il faut donc impérativement une aide de l’Etat pour accompagner cette transition mais aussi une aide des fondations. Il en va de la qualité du débat démocratique.

Voyez-vous ces aides de fondations comme une tendance de fond qui va se développer ou comme une aide ponctuelle?

Personne ne peut prédire comment vont évoluer la publicité ou les habitudes des consommateurs. Vont-ils payer ou non des abonnements pour des médias numériques? Est-ce qu’il y aura suffisamment de publicité pour permettre aux médias numériques gratuits d’exister? C’est possible que cela fonctionne et qu’il ne s’agisse que d’une transition. Mais il est aussi possible que le nouveau modèle ne soit pas pérenne et que l’on ait toujours besoin d’aide. Quoi qu’il en soit, le but d’un média reste à mon sens de viser une indépendance financière et de réussir sans aide.

Ces changements posent-ils des questions en termes d’indépendance éditoriale?

Non. Je ne vois pas de danger. Les fondations dont on parle aujourd’hui connaissent très bien les limites à ne pas franchir et ne veulent pas avoir d’influence sur les contenus. Evidemment, chaque éditeur, chaque fondation, chaque financeur peut indiquer quelle «direction politique» au sens large il ou elle veut donner à son titre mais l’indépendance de la rédaction n’est aucunement menacée.

Lire l’interview du président d’Aventinus: François Longchamp: «Nous donnons une mission civique au «Temps»

Le modèle d’affaires de certains médias est en train de changer. Le modèle de financement des médias est en train de changer. Faut-il également repenser les modèles de gouvernance des entreprises de presse?

Bien sûr. Je n’ai jamais été adepte d’un modèle militaire vertical «old school», avec des directeurs qui donnent des ordres à des employés. Je préfère un système d’entreprise du XXIe siècle avec des échanges horizontaux à tous les étages de l’entreprise. Bien sûr qu’il faut une direction qui prend des décisions, mais il faut surtout des échanges stimulants entre tous les employés du groupe. C’est capital.

monchange.ch