Pas de caramboles ni d’ananas Victoria à Pâques cette année

Des bananes péruviennes, des kiwis italiens et des mangues sud-américaines. On trouvait encore, lundi, des fruits exotiques dans les étalages à Genève. Mais avec la pandémie, et les complications logistiques qu’elle engendre, certaines denrées pourraient se faire rares. Surtout du côté des périssables d’outre-mer.

«Il y aura moins de fruits exotiques dans quelques semaines, et plus de fruits locaux, idem pour les légumes, car quoi qu’on en dise il y a des couacs sur la chaîne d’approvisionnement», estime Lina Jasutiene, directrice de Recoupex, une étude d’avocats spécialisée dans la chaîne logistique, à Genève.

Si la crise devait durer, elle pourrait dans un premier temps engendrer de «véritables pénuries» de fruits et légumes avant d’avoir un impact sur les denrées de base, a déclaré fin mars la ministre allemande de l’Agriculture, Julia Kloeckner. Les commerces européens ont suffisamment de fruits et de légumes mais il y aura des difficultés d’approvisionnement et des augmentations de prix, a estimé un porte-parole de l’ONU à Genève vendredi. L’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture des Nations unies (FAO) anticipe des perturbations à partir d’avril-mai.

Priorité sur certains fruits

«Cette année, pour Pâques, on abandonne les caramboles, tamarillos, physalis, cherimoyas, indique Daniel Buchmüller, directeur de Georges Helfer SA, un importateur à Gland. Les grandes surfaces ont décidé de se concentrer sur les principaux produits exotiques, comme les avocats, les mangues, les fruits de la passion ou les patates douces.»

«Des dattes devaient arriver la semaine prochaine dans mon entrepôt, mais j’ai appris hier [jeudi] que le confinement en Tunisie a été prolongé. Les livraisons prévues avant le début du ramadan, le 23 avril, auront un retard quasi irrattrapable», selon Eric Lagache, le dirigeant de Kinobé Groupe, un leader français de l’importation de fruits d’outre-mer.

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Les denrées périssables bénéficient de conditions de transport toujours plus indiquées, mais les marges d’erreur sont faibles. Or des contretemps, ces jours, il y en a beaucoup.

Les kiwis, par exemple, peuvent rester en bon état jusqu’à six mois après leur récolte, selon CargoHandbook, une base de données pour transporteurs. A condition qu’ils soient emballés de façon adéquate dans des conteneurs réfrigérés à des températures entre -0,5 et 0,5 degré, un taux d’humidité entre 90 et 95% et une ventilation de 25 m3 par heure. La durée de vie des bananes est plus courte, même si elles sont cueillies vertes, puis acheminées dans des halles de mûrissement – Migros en possède une à Genève – après un transport en mer.

Les fruits exotiques actuellement sur les étalages en Suisse ont en général été cueillis avant que la pandémie n’arrive en Europe.

Des défis logistiques

Les défis sont d’ordre logistique, car la nourriture est abondante. Il y a d’abord le manque de main-d’œuvre dans les plantations, un souci que l’on connaît aussi en Europe, où les travailleurs saisonniers manquent à l’appel un peu partout. Des fraises risquent de pourrir en Grande-Bretagne pour cette raison. Des confinements en Afrique du Sud, au Kenya ont une incidence sur les exportations de petits pois et de haricots en Europe, rapporte Reuters. Au Brésil, les camions pour transporter les denrées vers les ports font défaut, mais c’est surtout l’absence des saisonniers, indispensables aux récoltes de café, qui suscite la crainte, selon Bloomberg.

Les fruits exotiques? Ils arrivent par bateau ou quelquefois en avion, or ces derniers sont quasiment tous cloués au sol. A Cointrin, seuls cinq appareils de ligne ont atterri lundi (contre plus de deux cents à la même époque l’an dernier). Le fret périssable arrive au compte-gouttes, selon nos informations.

«Les papayes ne peuvent que venir par avion, car elles ne supporteraient pas un voyage en bateau. On utilise les quelques lignes aériennes qui fonctionnent encore, en Europe», indique Daniel Buchmüller. «Les ananas Victoria ne sont plus à l’offre, relève Eric Lagache. En temps normal, ils arrivent par avion depuis Maurice ou La Réunion.»

«On navigue à vue»

Les bateaux continuent de naviguer et priorité est donnée à ceux qui transportent des biens essentiels, comme de la nourriture. Environ 90% du commerce mondial transite par voie maritime, selon l’ONU. Les entreprises suisses opèrent d’ailleurs plus de 900 bateaux de la marine marchande, ce qui fait de la flotte helvétique la 15e plus grande au monde, selon la Swiss Shipowners Association.

Les principaux obstacles apparaissent quand les bateaux sont à quai. Durant les deux premiers mois de l’année, les ports chinois ont tourné au ralenti. Des conteneurs remplis de légumes, de fruits et de viande congelés ont été bloqués à Shanghai, Ningbo et Xingang, indiquait le groupe A.P. Moller-Maersk fin février. Car personne n’était là pour décharger la marchandise.

Début avril, cette situation s’est généralisée. L’absence de personnel a contraint des ports indiens à déclarer des cas de force majeure. A Melbourne, des dockers ont refusé de décharger un bateau de Cosco Shipping, un groupe chinois présent à Genève, car il n’aurait pas respecté quatorze jours de quarantaine. A Houston, deux terminaux ont été fermés pendant une journée à la suite d’un cas de Covid-19.

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«Jusqu’à présent, les retards ont été limités sur les transports de denrées alimentaires, indique Marko Mihajic, un porte-parole de A.P. Moller-Maersk. Mais dans certains pays, des exportateurs commencent à avoir de la peine à remplir les conteneurs, parce qu’il en manque, ou parce que les équipes chargés de leur inspection sont absentes à cause des mesures de couvre-feu.»

L’armateur genevois MSC n’a pas répondu à nos questions et Nestlé ne souhaite pas faire de commentaires. Aucun problème de pénurie, même du côté des fruits exotiques, assure pour sa part le service de presse de Migros. Coop nous renvoie à Swisscofel, une association suisse de commerce de fruits, qui nous a donné les coordonnées des grossistes mentionnés dans l’article.

Les vraquiers – des bateaux qui transportent des matières sèches en vrac – font face à des difficultés similaires. «C’est devenu difficile d’effectuer les rotations des équipages sur les navires ou de mettre les bateaux en cale sèche», indique Jean-Noël André, directeur général de Suisse-Atlantique, une entreprise de shipping à Lausanne. «On navigue à vue, chaque pays, voire chaque port édicte ses propres règles et ça change tout le temps. Il semblerait pourtant que l’appel de l’ONU de ne pas fragiliser l’approvisionnement de matières essentielles ait été entendu, car nous observons que peu ou pas de ralentissement pour les cargos transportant de l’agroalimentaire.» Des équipages sont contraints de rester sur les navires parce que la relève, censée venir par avion, manque à l’appel.

Denrées essentielles préservées

Plusieurs sources évoquent un problème de repositionnement des conteneurs. «Vu que les exportations chinoises ont chuté, un grand nombre de conteneurs vides se trouvent en Chine et il en manque ailleurs», indique Nicolas Tamari. Le patron de Sucafina, un des principaux marchands de café, ajoute qu’il faut payer un fret légèrement supérieur pour en obtenir, par le biais d’un voyage à vide, de Chine. «A part en Inde, au Honduras et au Timor oriental, où tout est bloqué, il y a des ralentissements mais pas d’arrêt; on ne va pas manquer de café dans les étagères.»

D’autant plus qu’en Suisse, le café est considéré comme une denrée stratégique et que la Confédération veille à ce qu’il y ait en permanence une réserve équivalente à trois mois de consommation. Réservesuisse, la coopérative mandatée par Berne dans ce cadre, se veut rassurante: pour le moment, aucun risque de pénurie pour les denrées vitales (sucre, riz, huiles et graisses, céréales et café). Selon l’Union suisse des paysans, 53% des céréales consommées en Suisse (par des humains) ont été cultivées dans le pays, un taux inférieur à la moyenne européenne.

«En Argentine [un pays confiné depuis le 20 mars], bien que nous soyons en pleine récolte de soja, maintenir ouverts nos usines et les ports est un défi. Mais la chaîne logistique reste ouverte», indique Allan Virtanen, porte-parole de Cofco International. «En ce moment et en reconnaissant que les choses peuvent vite changer, les flux de biens essentiels comme les denrées alimentaires et les aliments pour animaux fonctionnent», selon Karen Saddler, porte-parole de LDC (Louis Dreyfus Company), un autre poids lourd du négoce agricole à Genève.

Des restrictions à l’exportation

Des pays privilégient les exportations de denrées essentielles, des cargaisons d’amandes en Italie ont ainsi été repoussées. Le 22 mars, le Kazakhstan a interdit l’exportation de sarrasin, de sucre, de pommes de terre et d’oignons jusqu’au 15 avril. La Serbie a fait de même pour ses huiles de tournesol. Douze pays ont restreint leurs exportations alimentaires, selon l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (Ifpri).

«S’il y a une réaction en chaîne, ça peut être désastreux», estime Christian Gloor, directeur de Heinz & Co., une maison de négoce à Zurich, cité par Bloomberg. L’agence estime qu’à travers le monde, on finira par payer sa nourriture plus cher, mais d’autres organisations pensent le contraire parce que les réserves sont importantes et que les récoltes, notamment de blé, promettent d’être abondantes cette année. Les prix des denrées alimentaires de base sont stables. En Italie, les usines de pâtes tournent à plein régime et les exportations s’effectuent sans trop d’encombre, selon le Financial Times.

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De l’OMS à l’Union internationale des transports routiers, les organisations internationales multiplient les appels pour que les restrictions prises par les Etats ne négligent pas des accords-cadres. «Les décideurs politiques du monde entier doivent veiller à ne pas répéter les erreurs commises lors de la crise de 2007-2008», estime la FAO dans un communiqué. Des restrictions d’exportation de nourriture avaient alors conduit à une flambée des prix et à des soulèvements.

Les risques de pénurie portent d’abord sur les fruits exotiques parce qu’ils viennent de loin, qu’ils ne font pas partie de la liste des aliments qu’il faut obligatoirement stocker, mais aussi parce qu’ils sont fragiles. Pandémie ou non, la compagnie de transport maritime MSC fait d’ailleurs régulièrement l’objet de plaintes suite à des livraisons ratées. La dernière en date a été déposée le 25 mars car trois conteneurs de mandarines péruviennes étaient arrivés en sale état à Philadelphie, selon nos informations. En janvier, c’était un convoi de myrtilles chiliennes vers la Floride qui avait poussé un producteur à ouvrir une instruction contre l’armateur genevois. Les baies auraient subi des variations de température durant le trajet, ce qui les aurait amochées, selon les plaignants.

«Les fruits arrivent»

«On a plus de travail pour faire les mêmes volumes, mais les fruits arrivent. On a des avocats du Maroc et d’Israël qui arrivent chaque jour, on a eu vendredi un arrivage du Pérou, indique Daniel Buchmüller. Selon les produits, il y a de la marge: avec une figue, on est à un jour près, pour les mangues c’est compliqué aussi, mais pour un avocat, on peut se permettre deux semaines de retard. Je ne vois pas de problème d’approvisionnement pour les 3-4 prochaines semaines, après on verra.»

«Selon les pays d’origine, un fruit importé par la mer met entre une et trois semaines pour atteindre l’Europe. Certains de ces pays sont en train de subir la vague du coronavirus qu’on a subie il y a quelques semaines. Il y a là un décalage, dont on va probablement souffrir à partir de maintenant», relève Eric Lagache. Avant de conclure: «Il y a une très grande forme d’incertitude.»

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