«Nous souhaitons mettre à disposition notre vaccin à un prix raisonnable»

La folle année de Moderna se poursuit. L’entreprise pharmaceutique américaine planche sur un des vaccins les plus prometteurs face au Covid-19 en recourant à une technologie inédite, dite de l’ARN messager (ARNm), qui vise à produire des protéines thérapeutiques in vivo pour traiter un éventail de maladies. Le groupe de Cambridge n’a encore jamais rien commercialisé mais il flambe au Nasdaq depuis le début de la pandémie, au point d’être valorisé 30 milliards de dollars.

Des tests de phase 3 – les derniers avant une éventuelle commercialisation – ont été lancés en juillet et ils pourraient déboucher sur des résultats avant la fin de l’année. Cela ferait de la biotech aux 1000 employés une des premières dans la course face au covid. En attendant, la société multiplie les contrats – la Confédération a par exemple commandé cet été 4,5 millions de doses dans ce cadre. Moderna a lancé une collaboration avec l’entreprise bâloise Lonza, notamment pour fabriquer ce vaccin.

La Suisse? Les premiers investisseurs de Moderna en viennent et des établissements helvétiques, de Pictet à la BNS, détiennent 10% de son capital. La biotech a choisi Bâle pour ouvrir son premier bureau en dehors des Etats-Unis, en septembre, et un Lausannois, Dan Staner, pour le diriger. Entretien.

Le Temps: Comment se passe l’implantation de Moderna en Suisse?

Dan Staner: Elle se passe très bien. Nous combinons le siège suisse avec un siège pour l’Europe, les pays du Moyen-Orient et l’Afrique (EMEA) dans un bureau à Bâle mais les employés sont partout en Suisse, la structure doit rester souple. Il y a du télétravail, des rendez-vous auprès des médecins, des autorités et de Lonza.

Quel est votre rôle?

J’ai deux casquettes: celle de responsable commercial EMEA et celle de directeur pour le marché suisse. Je dois m’assurer que je peux livrer le vaccin en temps nécessaire en Suisse et en Europe, s’il est approuvé. Nous devons mettre en place des équipes médicales, financières, marketing, ressources humaines, des profils réglementaires, des forces de vente et de contrôle qualité. Nous sommes une quinzaine d’employés. Nous devrions être entre 20 et 30 à la fin de l’année, et plus de 50 à la fin de 2021.

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Comment avez-vous été embarqué dans cette aventure?

J’ai postulé en juin après avoir travaillé pendant vingt-cinq ans pour Eli Lilly [un groupe pharmaceutique américain, ndlr], souvent à l’étranger. Avec ma famille, nous voulions rentrer en Suisse, où j’ai grandi et étudié – à HEC Lausanne. J’ai passé 12 entretiens de plus d’une heure chacun, suivis de tests psychologiques, une véritable moulinette, avant d’être engagé et de commencer fin août. L’exercice a été difficile mais je comprends la raison: Moderna ne peut se permettre de se tromper dans la construction de son équipe en ces temps particuliers.

La Suisse a été choisie pour lancer le premier bureau de Moderna en dehors des Etats-Unis. Pourquoi?

Il y a toujours eu beaucoup d’investisseurs suisses derrière Moderna. La Suisse est le premier pays, après les Etats-Unis, à avoir précommandé des vaccins, le 7 août. Il y a le partenariat avec Lonza, qui va produire la substance active de notre vaccin, qui sera distribué dans le monde entier s’il est approuvé. Un partenariat qui devrait permettre à Lonza de produire de nombreux autres traitements de Moderna cette prochaine décennie. Le groupe a un pipeline de 21 autres thérapies à ARN messager, dont 13 au stade clinique. Il y a enfin une abondance de talents dans les sciences de la vie, plus que jamais indispensables.

Quand allez-vous soumettre une demande à Swissmedic pour le vaccin?

C’est imminent. Des démarches similaires sont faites en Europe et aux Etats-Unis.

Quand peut-on espérer voir la première dose sortir des usines de Lonza à Viège?

Peut-être avant la fin de l’année. Mon collègue Nicolas Chornet, directeur des opérations de fabrication, dirige une équipe à Bâle qui travaille en collaboration avec Lonza. La substance active du vaccin sera produite en Valais puis envoyée en Espagne pour conditionnement. Le vaccin sera conservé aux alentours des -20 degrés, soit les températures d’un congélateur normal. Il peut ensuite être maintenu entre 2 et 8 degrés pendant une semaine avant d’être administré. [Celui d’un groupe concurrent, Pfizer, reposant sur une technologie similaire, doit être conservé à des températures beaucoup plus basses, un défi logistique, ndlr.]

Le monde regarde Moderna. Comment gérez-vous la pression? Son directeur Stéphane Bancel dit se lever tous les matins à 4 heures. Et vous?

A 6 heures, mais jusqu’à tard le soir! C’est fantastique de travailler pour Moderna dans un tel contexte. Notre collaborons étroitement avec Swissmedic et l’OFSP, qui ont des équipes dédiées à ce défi. Plutôt que de pression, je parlerais d’émulation, de mission extrêmement motivante.

Quelle est votre journée type?

Je consacre 50% de mon temps à la Suisse et 50% aux marchés EMEA. En Suisse, il y a des rencontres, en face-à-face. Pour les autres pays, les échanges sont pour l’instant virtuels. Avec mes collègues, nous négocions avec de nombreux gouvernements. Hormis les Etats-Unis, des contrats ont été signés avec le Canada et la Suisse.

On parle beaucoup de distribution équitable des vaccins. Comment traitez-vous cette question?

Moderna participe aux discussions avec les organisations multilatérales, telles que Covax. Nous sommes ouverts au dialogue pour résoudre les besoins en termes d’accès et de protection des populations dans le monde entier. A ce jour, aucun accord n’a été conclu.

Le président de Moderna, Stephen Hoge, a annoncé que l’entreprise n’utiliserait pas son brevet sur son vaccin durant la pandémie. Qu’est-ce que cela implique?

Moderna est fier que sa technologie d’ARNm soit sur le point d’être utilisée pour aider à mettre fin à la pandémie. D’autres vaccins Covid-19 sont en développement et pourraient utiliser des technologies brevetées par Moderna. Dans ces cas précis et tant que la pandémie se poursuivra, nous ne ferons pas valoir nos brevets relatifs au Covid-19 contre les fabricants de vaccins destinés à la combattre.

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Le secteur pharmaceutique a longtemps délaissé les vaccins, tout comme les antibiotiques et les bactéries multirésistantes, faute de rentabilité financière. Comment Moderna se positionne-t-elle?

Avec l’ARNm, Moderna développe une nouvelle classe de médicaments pour guérir des maladies pour lesquelles aucun traitement n’existe. Dans le cadre de notre lutte contre la pandémie, nous souhaitons mettre à disposition notre vaccin à un prix raisonnable. Mais il nous sera impossible de ne pas faire de marges, car depuis notre création il y a dix ans, Moderna n’a pas cessé d’investir. Quant à d’éventuels profits, ils seront surtout réinvestis en R&D, et non pas dans le versement de dividendes ou le rachat d’actions.

Comment imaginez-vous Moderna dans cinq ans?

Nous avons l’opportunité de participer à la lutte contre la pandémie. Mais le pipeline de 21 molécules sur les ARN messagers m’intéresse tout autant. Il y a des vaccins, contre Zika, le CMV, en oncologie et dans les maladies rares. Après celle des petites molécules et de la biotechnologie, nous espérons apporter une troisième révolution dans la pharma: une nouvelle classe de médicaments à base d’ARN messager.


«Un vaccin en novembre dans le meilleur des cas»

Si les résultats des essais cliniques sont positifs, les autorités américaines pourraient les valider avant l’arrivée de l’hiver, selon le directeur médical de Moderna

Dans le meilleur des scénarios, Moderna pourrait avoir son vaccin validé par les autorités américaines en novembre ou décembre. C’est en substance le message que nous a adressé Tal Zaks, directeur médical de Moderna, dans un entretien. L’entreprise de Cambridge a lancé des essais cliniques de phase 3 le 27 juillet et ils doivent porter sur 30 000 personnes, un seuil quasiment atteint. La moitié d’entre elles ont reçu une dose du vaccin et l’autre moitié un placebo.

«Parmi ces 30 000 personnes, nous attendons de voir combien auront contracté le Covid-19 pour faire un premier bilan, indique Tal Zaks. Les premiers résultats intermédiaires seront analysés après les 53 premiers cas d’infection sur les 30 000 patients. Si, parmi les 53, la plupart ont reçu le placebo, alors les résultats seront encourageants.» Le chercheur estime que le groupe aura atteint les 53 cas d’infection en novembre.

Si les résultats sont mitigés, la Food and Drug Administration (FDA) peut demander un nouveau bilan après 106 cas de Covid-19, puis éventuellement après 151 cas. La FDA est l’autorité chargée de la mise sur le marché des médicaments aux Etats-Unis, elle est indépendante de l’administration Trump.

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Une dizaine d’autres entreprises mènent des tests cliniques avancés, notamment AstraZeneca et Johnson & Johnson. Ces deux pharmas ont dû momentanément interrompre leurs essais à la suite de malaises plus ou moins sérieux. Aucun incident n’est rapporté du côté de Moderna. Les premiers tests cliniques de Moderna, portant sur des nombres limités de patients jeunes et âgés, ont débouché sur des résultats jugés très encourageants par la communauté scientifique.

Mais des questions subsistent. Pendant combien de temps le vaccin sera-t-il efficace? «Nous ne savons pas à ce stade, répond Tal Zaks. Nous espérons qu’avec l’ARN messager, il sera possible d’administrer des doses répétées et de continuer à renforcer la réponse immunitaire au fil du temps, si nécessaire.» Et si le virus mute? «C’est une possibilité, mais là encore nous aurions les moyens de réagir vite: nous sommes sur le point d’avoir des capacités de production à grande échelle, et n’oubliez pas qu’il n’a fallu que 42 jours pour fabriquer le vaccin contre le Covid-19.»

Vingt millions de doses du vaccin pourraient être prêtes d’ici à la fin de l’année, pour le marché américain. En 2021, Moderna entend produire plus de 500 millions de doses depuis les sites de production de Lonza à Viège et à Portsmouth aux Etats-Unis.

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