«Nous préparons à un usage à grande échelle de l’hydrogène»

René Bautz dirige Gaznat, la société créée il y a cinquante ans par les cantons et villes de Suisse romande pour approvisionner la Suisse occidentale en gaz naturel. L’entreprise, dont le siège est à Vevey, réalise un chiffre d’affaires de 530 millions de francs. Ses principaux clients sont les réseaux de distribution locaux ou régionaux ainsi que l’industrie. René Bautz explique les enjeux à venir pour le gaz naturel, qui couvre globalement 13% des besoins en énergie de la Suisse.

Le gaz a eu de la peine à se développer en Suisse. Pourquoi?

En Suisse, cette énergie a pris son envol au début des années 70 avec l’arrivée du gaz naturel. La société Gaznat est créée à ce moment-là, il y a cinquante ans. Auparavant, le gaz était présent localement dans les villes, sous la forme de gaz dit «de ville» ou gaz de craquage, extrait dans des usines à partir de houille. Son prix de revient était élevé en raison des besoins de main-d’œuvre et son usage plus toxique à l’utilisation que le méthane (gaz naturel). L’attrait pour le gaz naturel sera stimulé par le risque de pénurie pétrolière et l’instauration des fameux dimanches sans voiture. Cette période coïncide avec la découverte d’importants gisements de gaz en Europe, en particulier aux Pays-Bas. La Suisse s’est retrouvée au cœur d’un grand projet qui consistait à relier le nord de l’Europe à l’Italie. Au tout début, il était prévu que le gazoduc de transit européen contourne la Suisse en passant par la France. L’intervention du conseiller fédéral Roger Bonvin sera heureusement décisive; le gazoduc de transit traversera finalement les Alpes, reliant la région bâloise au Haut-Valais, avec une connexion avec l’Italie. Si les investissements en Suisse ont démarré lentement, ils ont fini par s’accélérer et l’essentiel de l’infrastructure a été achevé vers l’an 2000.

Votre situation politique est difficile. La stratégie énergétique prévoit que la part des énergies fossiles, et donc du gaz, baisse. Comment le vit-on?

C’est un défi et une réalité avec laquelle nous devons faire face. Nous devons limiter autant que possible les émissions polluantes, dont les gaz à effet de serre. Plus fondamentalement peut-être, nous devons décarboner la filière afin de lutter contre le réchauffement climatique. Gaznat est parvenue, au fil des années, à se profiler comme une entreprise qui prépare une transition énergétique aussi neutre que possible en matière d’émissions de CO2. Au niveau européen, nous avons rejoint la «Green Gas Initiative», dont l’idée maîtresse est de parvenir, à l’horizon 2050, à une production de gaz qui soit décarbonée ou renouvelable (biogaz) à 100%.

D’ores et déjà, nous consacrons plus de 10% de biogaz pour la production de carburant

C’est un objectif ambitieux, mais est-il réaliste?

Je vous le concède, c’est un objectif très élevé mais passionnant sur le plan technologique et tout autant pour ses implications sociétales. Concrètement, Gaznat a investi dans trois chaires de recherche de l’EPFL et dispose d’un fonds R&D où l’on développe des nouvelles technologies. L’une des voies consiste à mettre au point des dispositifs permettant de décarboner le gaz en captant le CO2 afin de le stocker en sous-sol ou, mieux, de le réutiliser pour le transformer en combustible ou en carburant synthétique. Nous sommes également actifs dans la filière Power to Gas, qui consiste à stocker dans le réseau de gaz de l’hydrogène produit par électrolyse à partir du courant solaire ou éolien excédentaire. De fait, nous nous préparons à un usage à grande échelle de l’hydrogène. Nous sommes convaincus qu’à long terme, ce vecteur énergétique sera probablement l’une des meilleures solutions pour faire face aux problèmes de la mobilité et de stockage des énergies vertes, davantage que les batteries. D’ores et déjà, nous consacrons plus de 10% de biogaz pour la production de carburant, en accord avec les producteurs utilisant la biomasse.

En fait, à vous suivre, l’industrie du gaz pourrait devenir vertueuse?

Nous sommes dans une démarche qui vise à réduire notre impact climatique. Mais, c’est vrai, la vision à long terme est de combiner le CO2 avec l’hydrogène et de créer un gaz synthétique qui soit neutre au plan des émissions et même négatif si on retire le CO2 de l’atmosphère. Nous travaillons d’ailleurs sur le développement d’un tel réacteur que nous allons tester dans notre propre infrastructure.

Votre vision du gaz pour 2050?

Si l’on se réfère aux projections de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) ou du Conseil mondial de l’énergie, on peut s’attendre à une progression du gaz, en particulier en Asie et en Afrique, continents qui cherchent à s’émanciper du charbon. Le gaz devrait être, en 2050, la première énergie du monde. En Europe, la gaz va continuer de progresser, puis stagnera, probablement.

Quel est le potentiel du biogaz en Suisse?

Selon nos études, le biogaz produit à partir de la biomasse humide (déchets végétaux, lisiers, etc.) et sèche (déchets de bois) permettrait de couvrir entre 20 et 30% de la consommation suisse.

Y a-t-il un risque de pénurie de gaz en Suisse?

Nous avons participé au «stress test européen» fondé sur plusieurs scénarios, notamment avec un arrêt brutal des livraisons venant de l’Est. Les résultats montrent que nous ne sommes absolument pas vulnérables au plan suisse, grâce aux bonnes interconnexions et au fait que nous sommes au cœur du continent. Enfin, n’oubliez pas que l’Europe dispose aujourd’hui sur les côtes de l’Atlantique de ports méthaniers qui ne sont utilisés qu’à hauteur de 20% de leurs capacités. La production de gaz liquéfié permet de diversifier les sources d’approvisionnement, d’autant qu’un nouveau corridor permettra de relier d’importants champs gaziers qui viennent d’être découverts à l’est de la Méditerranée.

Les gaziers ont toujours été très réticents à l’ouverture à la concurrence. Pourquoi?

Nous sommes dans une situation assez paradoxale. La stratégie énergétique suisse traite peu du gaz et semble nous dire: ce n’est pas grave, car demain vous n’existerez plus! Et dans le même temps, on aimerait augmenter le niveau de concurrence, ce qui risque de rendre plus difficile la couverture de nos coûts d’investissement! En réalité, nous sommes déjà partiellement ouverts à la concurrence, notamment pour le gaz utilisé dans l’industrie. Nous sommes en faveur d’une ouverture par étapes.

La Suisse devra probablement s’assurer une sécurité d’approvisionnement électrique en s’appuyant sur des centrales à gaz. Peuvent-elles être installées en Suisse?

Du point de vue de la sécurité, il serait préférable que ces centrales soient situées en Suisse. Mais tout dépendra des conditions-cadres, en particulier de la taxe sur le CO2 notamment. Nous sommes en outre favorables au développement de petites et moyennes centrales de couplage chaleur-force installées au niveau de quartiers ou de sites industriels et qui seraient en mesure de produire du courant et de la chaleur en hiver, lorsque le courant solaire ou éolien fait défaut.

(TDG)

monchange.ch