Nathalie Stucky, Fukushima, les yakuzas et le bitcoin

«Quel journalisme veux-tu faire?» C’est la réponse qu’a obtenue Nathalie Stucky lorsqu’elle a demandé comment on devenait journaliste à un employé de la NHK, au milieu des années 2000. Agée alors de 25 ans, la Lausannoise effectuait un stage au sein du groupe de médias publics japonais. Elle n’a pas compris la réponse de son interlocuteur et ne se doutait pas que son genre de journalisme tiendrait en trois mots: Fukushima, yakuza et bitcoin. Et qu’elle se trouverait, un soir de l’été 2015, aux côtés de l’homme suspecté de la plus grande escroquerie sur les cryptomonnaies de l’histoire, quelques instants avant son arrestation.

Le tsunami de Fukushima, en mars 2011, a tout changé pour Nathalie Stucky. Alors employée de l’agence de presse japonaise Jiji Press aux Nations unies à Genève, la diplômée en lettres se sent emportée. «Depuis la Suisse, j’ai vu la catastrophe comme une occasion d’aller sur le terrain, d’exercer le journalisme dont je rêvais», raconte la désormais trentenaire, rencontrée au Café de l’Evêché à Lausanne, où elle revient chaque année.

Les animaux du tsunami

Armée de sa maîtrise de la langue (sa mère est Japonaise) mais sans avoir de clients, la journaliste désormais free-lance retourne au Japon en juin 2011. Aidée par Georges Baumgartner, le correspondant de la RTS, elle cherche un angle original sur le gros sujet du moment. Ce sera le sort réservé aux animaux abandonnés dans la zone interdite de Fukushima. Plus personne n’a le droit d’habiter dans un rayon de 20 km autour de la centrale dévastée. Mais un homme est resté pour s’occuper des bêtes que leurs maîtres n’ont pas pu emporter. Nathalie Stucky le rencontre en bordure de la zone interdite. Malgré le danger de sa situation, «il n’était pas fou, loin de là, il s’était attribué une mission martyre pour témoigner des conséquences de la catastrophe sur les animaux».

A la fin de 2011, elle devient l’assistante de Jake Adelstein, un journaliste d’investigation américain qui fut le premier non-Japonais à rejoindre la rédaction d’un des principaux quotidiens de l’archipel. En tant qu’étranger, celui-ci s’était spécialisé dans les tâches ingrates que ses collègues japonais dédaignaient. La couverture du crime organisé en particulier, dans laquelle il entraîne Nathalie Stucky.

«Je n’avais pas d’intérêt particulier pour les yakuzas, mais j’avais besoin de travailler. Enquêter sur les clans de gangsters était un travail rocambolesque, on cherchait à savoir qui était mort, qui avait changé d’air. Le public japonais est très intéressé par ce monde souterrain, il existe même des fanzines sur les yakuzas.» Ce travail de Nathalie alimentera Le Dernier des yakuzas (Ed. Points, 2018), le deuxième roman de Jake Adelstein, qui raconte l’ascension d’un délinquant juvénile au sein de la pègre tokyoïte.

Ce travail, c’est «aller manger, et surtout boire et fumer avec la police». C’est aussi se retrouver, pendant des heures, à l’arrière de la voiture d’un ancien chef mafieux, excommunié par ses semblables. Une proximité se développe avec cet homme tatoué qu’elle décrit comme très charismatique, un peu séducteur et très attaché à la notion de justice. Capable de sortir de sa voiture pour arrêter une bagarre de rue, en pleine nuit. Délicat, aussi, quand il demande à Nathalie de le laisser, juste avant une arrestation. «Pour que je ne sois pas choquée de le voir se faire menotter.» Puis «cette sorte de père japonais a disparu du jour au lendemain, il n’était soudainement plus possible de le contacter». Explication possible: il serait retourné dans son biotope d’origine.

L’affaire Mt. Gox

Au Japon, la police prévient les personnes qui vont être appréhendées ainsi que la presse. Le soir du 30 juillet 2015, Nathalie Stucky se trouve dans l’appartement du Français Mark Karpelès, avec ses collègues. La journaliste ne le sait pas, mais le patron du site d’échange de cryptomonnaies Mt. Gox sera arrêté à l’aube. Karpelès est soupçonné d’avoir détourné près d’un demi-milliard de dollars en bitcoins, la plus importante crypto-fraude de l’histoire.

A ce moment-là, Nathalie a délaissé les yakuzas depuis plus d’un an. Plongée dans l’univers alors nouveau des cryptomonnaies, elle est devenue proche de Mark Karpelès, avec qui elle a l’avantage de parler français. Ce soir-là, elle ne restera pas jusqu’à l’arrivée des pandores, préférant quitter les lieux en sautant dans le jardin des voisins. Histoire d’éviter la centaine de journalistes, prévenus par la police, qui font le pied de grue devant chez Karpelès depuis un mois. Son enquête sur l’affaire Mt. Gox donnera J’ai vendu mon âme en bitcoins (Ed. Marchialy, 2019), roman coécrit avec Jake Adelstein. Cette saga continue à la passionner: Karpelès a été largement innocenté, mais un hacker russe sera jugé pour la disparition des bitcoins.

L’avenir de son journalisme, Nathalie Stucky le voit plus dans des questions sociétales, comme les conditions de travail des femmes au Japon, où des entreprises leur interdisent de porter des lunettes mais les obligent à porter des talons hauts. L’audiovisuel la tente aussi, tout comme l’idée de vivre à la fois à Tokyo et à Lausanne, ou d’exposer ses peintures au sommet d’un gratte-ciel à Roppongi, le quartier de la vie nocturne, qui ferait une étape logique après Fukushima, les yakuzas et le bitcoin.


Profil

1982 Naissance à Zurich.

2007 Kyoritsu Women’s University, Tokyo.

2009 Diplôme de lettres et de japonais.

2011 Retour à Tokyo pour couvrir Fukushima.

2019 Sortie de «J’ai vendu mon âme en bitcoins».

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