Monique Pinçon-Charlot: «Macron a été porté à l’Elysée par les puissances d’argent»

Monique Pinçon-Charlot et son mari ont fait de la sociologie une arme. Dans leurs ouvrages successifs, ces deux universitaires français ont disséqué les ressorts du pouvoir de l’argent en France. Or, pour eux, celui-ci est désormais installé à l’Elysée avec Emmanuel Macron. Leur enquête sans concessions, à charge, est un best-seller chez les «gilets jaunes».

Le Temps: Vous avez, dans le passé, écrit des choses terribles sur Nicolas Sarkozy et François Hollande, pour leur complaisance envers les riches. Mais Emmanuel Macron est selon vous bien pire. Pourquoi?

Monique Pinçon-Charlot: Parce que, chez Macron, la cohérence est parfaite entre la trajectoire sociale et biographique et la politique économique. Nous sommes partis sur ses traces. Nous avons reconstitué son itinéraire. Ce président-là est le pur produit d’une haute bourgeoisie déconnectée du pays réel. Il est l’instrument de l’oligarchie qui l’a façonné, de son lycée catholique de La Providence à Amiens – celui où enseignait son épouse, Brigitte Macron – au Lycée Henri-IV à Paris, puis à l’ENA, l’Ecole nationale d’administration.

On le voit tout de même, ces jours-ci, mouiller sa chemise dans les réunions du «grand débat national». Il est au contact des gens. Il parle beaucoup, mais il écoute aussi…

Regardons d’abord ce qu’il a fait depuis son arrivée à l’Elysée. C’est sur cette base que nous avons intitulé notre livre Le président des ultra-riches. Dès son élection, Emmanuel Macron a d’emblée fait des cadeaux incroyables aux plus grosses fortunes de France, des cadeaux dont l’ampleur est bien plus grande que celle du «bouclier fiscal» mis en place par Nicolas Sarkozy. La suppression de l’impôt sur la fortune (ISF) – dont les «gilets jaunes» réclament le rétablissement – fait que le capital financier n’est plus imposé en France. Lorsque Macron dit que le nouvel impôt s’applique encore au capital immobilier, il sait très bien que plus de 90% du patrimoine des plus grosses fortunes françaises est constitué d’actions et de placements financiers. La taxe à taux unique de 30% sur les revenus du capital entrée en vigueur depuis le 1er janvier 2018 est l’autre pilier de ce dispositif. Les plus riches ne sont plus solidaires. Et les Français le sentent. Emmanuel Macron se comporte comme s’il avait été porté à l’Elysée par les puissances d’argent.

Vous êtes sociologues. Votre travail d’enquête vous a menés, dans le passé, à venir passer plusieurs semaines à Genève pour assister aux votations sur les forfaits fiscaux. Or on a l’impression que votre nouveau livre, cette fois, sombre dans le procès idéologique. Vous rêvez d’une société sans les «riches»?

Les riches ne me posent aucun problème. Mais il est vrai que mon mari et moi contestons le système capitaliste. Les riches n’y sont pour rien. Vous êtes né grand bourgeois. On a sculpté votre corps et votre cerveau. Vous devez comprendre la raison pour laquelle le président français est si contesté dans la rue: il dégage un sentiment d’impunité de classe inacceptable pour toute une partie du pays, alors qu’il sermonne les petites gens.

Satisfaire les revendications des «gilets jaunes», c’est la solution aux maux économiques français?

Les «gilets jaunes» n’ont pas bloqué les usines et les entreprises. Ils respectent l’outil de travail. Ils ont pris pour cible des lieux de pouvoir emblématiques comme les Champs-Elysées. Leur force est d’avoir court-circuité tous les corps intermédiaires, parce qu’ils ne veulent pas d’une France dirigée comme une entreprise. Deux de leurs revendications sont en tout cas révolutionnaires. La première est la reconnaissance du vote blanc, indispensable pour mesurer l’ampleur du rejet populaire. La seconde est la demande d’un référendum d’initiative citoyenne. Je me souviens des votations genevoises sur le forfait fiscal [dont l’abolition a été rejetée par le peuple en 2014]. Le débat était intense, ouvert, démocratique. On parlait forfait fiscal et impôts sur les marchés. En France, jusqu’aux «gilets jaunes», ce débat était interdit.

Les «gilets jaunes» se montrent aussi très démagogues…

Leur colère est à l’image de la symbolique du pouvoir macronien. A l’Elysée, alors que les «gilets jaunes» se mobilisaient à la mi-novembre 2018, la salle des fêtes du palais présidentiel entrait en rénovation. Ajoutez à cela les révélations sur les frais de maquillage, sur le prêt de toilettes très onéreuses par des grands couturiers à Brigitte Macron. A notre époque, hyper-connectée, chaque mot compte, chaque acte pèse. En France, le Ministère du travail est dirigé par une ex-femme d’affaires, Muriel Pénicaud, qui connaît très bien le Code du travail mais qui a aussi empoché de très grosses plus-values boursières et organisé, pour Emmanuel Macron lorsqu’il était ministre de l’Economie, une soirée à Las Vegas payée par des fonds publics sans appel d’offres, afin de le mettre en valeur. La jacquerie des «gilets jaunes» a explosé parce que le sentiment d’avoir à la tête du pays un président des «ultra-riches» s’est installé.

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