L’urgence climatique fait du bois le béton du XXIe siècle

Plus haut, moins visible, mais systématique. Le bois est venu cultiver sa beauté intérieure il y a dix jours à Genève, vingt ans après le pari des appartements carougeois du pionnier Thomas Büchi. Mot d’ordre de la manifestation Woodrise, qui a réuni 80 orateurs sous la voûte de béton du pavillon Sicli ? Faire partir le matériau à la conquête des villes.

«Le bois ne se réduit plus à l’usage qu’on en a fait jusque-là», assure Claude Haegi, ancien conseiller d’État et instigateur, avec l’office de promotion Lignum, de ces journées dont l’acte fondateur a réuni 2500 participants à Bordeaux en 2017.

«Peu de techniques de construction qui vivent une telle révolution»

Des écoquartiers de Meyrin à la Haute École de Bienne en passant par la Savoie, chacun s’évertue à ne pas rater l’alignement des étoiles qui s’esquisse: l’impératif de lutte contre le réchauffement climatique dictera non seulement l’isolation du bâti, mais aussi le choix des matériaux. Or le gaz carbonique est séquestré par les forêts à raison d’une tonne par mètre cube de bois. Ce qui permet à l’alliance pour le climat Drawdown d’estimer que son recours réduirait de 14 à 31% les émissions mondiales de gaz à effet de serre.

Il y a vingt ans, la crainte des incendies interdisait de monter à trois étages en Suisse. Les avancées techniques – et les efforts d’un secteur de 100 000 employés – ont fait tomber les dernières barrières. «Il y a peu de techniques de construction qui vivent une telle révolution», estime David Ingold, responsable romand de Lignum. Celles-ci permettent aujourd’hui de dépasser les actes militants que représentent la salle de conférences de l’OMPI, le Théâtre de Vidy ou la Mjøstårnet, la plus haute tour de bois du monde qui ouvre le mois prochain en Norvège.

Les promesses du «lamellé-croisé»

Cet âge d’or porte un nom étrange. Le «CLT», ou «lamellé-croisé», un assemblage massif de pièces de bois pour structures porteuses et planchers. Associé au «BIM» – la conception sur écrans, puis à l’aide de machines robotisées, des centaines de modules préfabriqués – le bois veut rimer avec immeubles de bureaux et logements de masse. «Le marché demande des surfaces flexibles, sans cloison sur les étages», résume Stefan Zöllig. Créée en 2014 à Thoune, sa start-up TS3 vend de Vancouver à Sydney une technique pour coller bout à bout d’immenses dalles de ce CLT.

«Le changement de braquet n’interviendra que sous l’impulsion d’investisseurs»

En Suisse, 200 personnes ont été mobilisées durant cinq ans sur une trentaine de projets de recherche auxquels le Fonds national a consacré 18 millions. La France a, de son côté, lancé en novembre un plan d’action ministériel pour lui réserver 10% des surfaces construites pour l’administration, afin d’inciter à «un usage qui peine à se massifier», reconnaît Emmanuel Acchiardi, du Ministère français de l’écologie.

«L’expérience technique pour monter en hauteur est là, mais le changement de braquet n’interviendra que sous l’impulsion d’investisseurs», avertit en écho Patrick Molinié, porte-parole de Woodrise, issu du FCBA, le centre technique français de l’industrie du bois.

À Zoug, une tour de quinze étages

Enrayer la fonte des glaciers, peut-être. Mais les promoteurs restent focalisés sur la rentabilité. À en croire les intervenants croisés, le facteur coût ne serait plus un handicap, surtout en tenant compte du second œuvre. «Avec des normes actuelles qui exigent une épaisseur de 20 centimètres d’isolation autour d’un mur en béton, la différence a disparu», explique Ernst Zürcher, enseignant en sciences du bois à l’EPFL.
Les projets d’immeubles élevés intégrant le bois – à l’instar, à Genève, de ceux du site Artamis ou de l’écoquartier des Vergers – reflètent encore l’engagement de coopératives.

«De nombreuses incertitudes entourent encore son utilisation pour des immeubles locatifs de rendement»

Mais les financiers débarquent, à l’instar de Zug Estates qui a investi 185 millions dans la tour de 15 étages de Luzern Hochschule, située sur le campus de Risch Rotkreuze – l’édifice en bois le plus élevé du pays. Ce groupe qui s’appuie sur la Bourse pour constituer un parc immobilier de 1,5 milliard de francs a inauguré l’an dernier dans le voisinage une tour d’habitation de 10 étages mêlant bois et béton.

Le matériau reste cependant loin d’une solution allant de soi. «De nombreuses incertitudes entourent encore son utilisation pour des immeubles locatifs de rendement», prévient Laurence Friederich, responsable de l’immobilier pour l’Hospice général. Cet acteur important de l’immobilier à Genève est à l’origine des deux bâtiments constitués de modules en mélèze et en chêne destinés à accueillir des migrants à partir de l’été. Si les contraintes acoustiques et de sécurité ont été levées, Laurence Friedrich souligne le «manque de recul sur des immeubles de logement d’une dizaine d’années». Mais aussi le «manque d’entreprises spécialisées lors des appels d’offres».

Or, comme le rappelle l’ancien rédacteur en chef de la revue «Tracés», Christophe Catsaros, «si le béton a joué un tel rôle après guerre, c’est en raison de la taille qu’ont atteinte les cimentiers, qui leur a permis de reconstruire l’Europe». Faire du bois le ciment de la «transition» écologique? Apparemment, tout le monde semble pour, ce que reflète l’appel signé par neuf responsables politiques romands mais aussi haut-savoyards à l’issue du sommet Woodrise. Mais prennent-ils conscience de ce que signifient des villes construites en planches? «Demander au bois de jouer un tel rôle nécessite de bouleverser notre approche même de la conception des bâtiments», prévient Christophe Catsaros.

(TDG)

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