L’UE force la Suisse à se convertir à la finance «verte»

La place financière genevoise déploie durant toute la semaine une campagne de promotion sans précédent pour se présenter en centre de la finance dite «durable». Et cela pas seulement pour tirer parti de la volonté de sa clientèle – riches particuliers, mais surtout grandes institutions – d’intégrer l’urgence climatique dans ses placements. Ni même en raison de quelconques pressions des autorités en la matière, mais, plus prosaïquement, afin de pouvoir continuer à développer sa clientèle sur le Vieux-Continent.

Parmi la trentaine de rencontres prévues dans toute la ville autour du sommet «Building Bridges» qui se tiendra jeudi, le forum organisé mardi dans l’immeuble de la firme PwC est venu rappeler l’ampleur des bouleversements que va imposer le plan d’action pour le climat de l’Union européenne à toute l’industrie de l’investissement – au même titre que le secteur automobile. En Europe, mais aussi en Suisse.

Plan d’action européen

Poussé par la future présidente de la Commission européenne – élue par un parlement dans lequel les Verts ont fait une percée –, ce plan vise à canaliser quelque 180 milliards d’euros d’investissements annuels pour atteindre des objectifs très ambitieux: réduction de 30% des gaz à effet de serre d’ici à 2030 (par rapport à 1990) afin de participer à la limitation du réchauffement de la planète à 1,5 °C.

La colonne vertébrale de cette mobilisation est appelée «taxonomie», une classification claire de ce qui respecte ces exigences environnementales et sociales. Tout va aller très vite. «Dès la fin de l’année, les négociations vont commencer sur ce que devront dévoiler les investisseurs au sujet de leurs placements. Le texte pourrait être voté à la fin 2021 et entrer en vigueur dès 2022 ou 2023», prévient Élodie Feller, spécialiste de l’alliance onusienne UNEP Finance Initiative à Genève.

Face à une assistance composée de près de 70 responsables de banques, de fonds de pension, de sociétés de gestion d’actifs, mais également d’ONG ou universitaires, Michael Taschner, responsable du conseil en «stratégie réglementaire» chez PwC, rappelle que «17 projets de lois ont été amendés ou en sont à leur version finale» en Europe.

Ces textes commenceront à redéfinir dès mars 2021 l’arsenal de règles imposées ces deux dernières décennies à la finance – de celles dites «MiFID 2.5» à celles «UCITS» en passant par la directive «AIFMD». Avec, à l’horizon, un enfer administratif pour les intermédiaires financiers ou les fonds de pension qui devront, trimestre après trimestre, dévoiler le poids des investissements durables dans des centaines de portefeuilles.

Finance épargnée par Berne

Ces exigences concerneront, par ricochet, les banques suisses. «Ce n’est pas encore obligatoire, mais une société financière ne fournissant pas ces détails aura peu de chances de voir ses produits retenus sur leur plateforme [de distribution] par les grandes banques», évoque Michael Taschner. «La pression vient de nos clients et augmente chaque année», témoigne en écho Jean-Christophe Van Tilborgh, responsable des investissements des Retraites Populaires, dont le siège avait été occupé par des activistes en mars dernier.

Une réalité qui s’impose en dépit de pressions similaires en Suisse. «Le Conseil fédéral s’est fixé des objectifs ambitieux avec la loi sur le CO2, mais le secteur financier a jusque-là été très largement épargné d’une participation à cet effort», remarque la conseillère nationale Adèle Thorens Goumaz. «Face aux pressions venant de toute part, cette attitude est cependant en train de changer, comme le montre le nouveau groupe de travail sur la compétitivité du secteur financier en matière de finance durable», ajoute la parlementaire Verte.

Un groupe de travail et une semaine de mobilisation de la place financière genevoise ne seront pas de trop. Car à Luxembourg comme à Paris, les géants des fonds de placement restent bien décidés à profiter de cette nouvelle donne climatique pour s’imposer en plaque tournante de cette finance «verte».

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