L’Italie est à la botte de Pékin

Le président chinois Xi Jinping est arrivé jeudi soir à Rome pour une visite d’Etat de trois jours. Les deux pays vont notamment signer un accord de coopération sur l’initiative de Pékin One Belt, One Road, ou nouvelle Route de la soie. Ce texte fournira aux entreprises chinoises un accès privilégié à quatre ports italiens, à son marché de l’électricité et au groupe de défense Leonardo, selon une version préliminaire qui a fait l’objet d’une fuite.

Concrètement, les ports de Gênes et de Trieste s’associeront aux groupes étatiques China Communications Construction Company (CCCC) et China Merchants, qui reprendront une partie de leurs opérations. Ceux de Palerme – que Xi Jinping devrait visiter ce week-end – et de Ravenne vont pour leur part nouer des partenariats avec des entreprises de transport maritime chinoises. «Nos ports vont devenir les terminaux européens de la nouvelle Route de la soie», s’est enthousiasmé le premier ministre italien Guiseppe Conte.

Coup diplomatique majeur

Si Pékin espère effectivement gagner un accès plus rapide aux marchés d’Europe centrale et du Nord en faisant transiter ses biens par des ports méditerranéens reliés au reste du continent par le rail et la route, la signature de cet accord est surtout un acte politique. «Il s’agit d’un coup diplomatique majeur pour la Chine, estime Jan Weidenfeld, du Mercator Institute for China Studies. L’Italie devient le premier pays du G7 et le premier membre fondateur de l’Union européenne à soutenir officiellement le projet One Belt, One Road.»

Plusieurs pays européens (la Croatie, la République tchèque, la Slovaquie, la Hongrie, la Bulgarie, la Roumanie, le Portugal et Malte) ont déjà signé des accords semblables. «Mais ils n’ont pas le même poids symbolique que l’Italie», juge Steve Tsang, le directeur de l’Institut chinois de l’Université SOAS, à Londres.

Côté italien, on espère donner un coup de fouet à l’économie, qui a entamé fin 2018 sa troisième récession en dix ans. «L’Italie espère attirer des investissements chinois et augmenter ses exportations vers ce pays», note Steve Tsang. Le port de Trieste nécessite à lui seul 1 milliard d’euros d’investissements. Les autres infrastructures vieillissantes du pays ont elles aussi besoin de fonds. L’été dernier, un pont autoroutier s’est effondré à Gênes, faisant 43 morts.

Des investissements controversés

Mais de nombreux pays se sont brûlé les doigts en signant des accords avec Pékin sous l’égide du projet One Belt, One Road. «Les grandes promesses d’investissements faites à la Pologne et aux autres Etats d’Europe de l’Est qui ont rejoint l’initiative ne se sont jamais concrétisées», rappelle Jan Weidenfeld. Pire, certains pays comme le Sri Lanka ou le Pakistan sont désormais gravement endettés. «Ces projets sont souvent réalisés grâce à des prêts fournis par la Chine, indique Steve Tsang. Financer des projets d’infrastructure ainsi n’est guère raisonnable.»

L’accord avec la Chine a aussi provoqué une fracture au sein du gouvernement italien. «Sa politique envers la Chine est l’œuvre d’un seul homme, Michele Geraci, un académicien connu pour ses positions pro-Pékin», souligne Steve Tsang. Le Sicilien de 53 ans parle couramment le mandarin et a vécu durant dix ans en Chine, occupant divers postes de professeur adjoint au sein de l’Université du Zhejiang, de celle de Nottingham à Ningbo et de celle de New York à Shanghai. Il est aujourd’hui chargé du commerce international au sein du Ministère italien du développement économique.

Un «cheval de Troie» en Europe?

Il a convaincu son patron, le chef du Ministère du développement économique Luigi Di Maio, qui dirige aussi le Mouvement 5 étoiles, l’un des deux partis populistes au pouvoir, d’adhérer à ses positions. Le premier ministre s’y est également rallié. Le Ministère des affaires étrangères, qui a émis des doutes sur l’accord avec la Chine, a en revanche été écarté de la réflexion. «L’Italie manque cruellement d’expertise sur la Chine», déplore Jan Weidenfeld.

En adhérant au projet One Belt, One Road, l’Italie risque en outre d’aliéner ses alliés européens, «un objectif avoué de Pékin qui veut briser le front commun que l’UE cherche à bâtir face à la Chine», note Steve Tsang. La semaine dernière, la Commission européenne a pour la première fois qualifié la Chine de «rival stratégique» dans un papier de travail qui devait être débattu jeudi soir. Ce document veut empêcher les entreprises chinoises touchant des subsides étatiques de participer aux appels d’offres publics en Europe et faciliter l’accès des entreprises européennes au marché de l’Empire du Milieu. 

A ce titre, le président français Emmanuel Macron a salué jeudi en début de soirée le «réveil européen» face à la menace que fait peser la Chine sur l’économie du continent, avant un dîner sur le sujet entre les 28 dirigeants de l’UE à Bruxelles. «Depuis le début de mon mandat, j’appelle à ce qu’il y ait véritablement une prise de conscience et la défense d’une souveraineté européenne», a-t-il ajouté. Après l’Italie, Xi Jinping poursuivra son séjour européen à Monaco et en France jusqu’au 26 mars.


La Suisse va elle aussi signer un accord de coopération avec Pékin sur le projet One Belt, One Road. Les deux pays se sont mis d’accord à ce sujet en 2016 lors de la visite en Chine de Johann Schneider-Ammann, qui était alors président de la Confédération. «La signature d’un éventuel accord de coopération sera communiquée en temps voulu», se contente aujourd’hui d’indiquer le Département fédéral des affaires étrangères. Une délégation helvétique, menée par Ueli Maurer, se rendra fin avril à Pékin pour participer à un sommet consacré à la nouvelle Route de la soie.

monchange.ch