«L’inexpérience d’Alexis Tsipras a mis la Grèce en mauvaise posture»

Les ministres des Finances de la zone euro ont accru vendredi la pression sur la Grèce, brandissant de possibles nouvelles mesures d’austérité tout en promettant d’ouvrir l’épineux débat sur l’allégement de sa dette. A l’issue d’une réunion à Amsterdam avec le FMI, le président de la zone euro, Jeroen Dijsselbloem, a fait miroiter pour jeudi prochain une conclusion des discussions, engagées depuis l’automne, sur les réformes grecques.

A l’agenda de la semaine prochaine à Bruxelles: le déblocage de la deuxième tranche d’aide, qui permettrait à Athènes de rembourser des créances qui arrivent à maturité en juillet. En été 2015, l’Eurogroupe avait approuvé un troisième plan d’aide de 86 milliards d’euros, payable par tranches, contre des réformes. Egalement à l’agenda jeudi, les premières discussions visant à rendre la dette grecque – 180% de son produit national brut – plus supportable.

Dans une interview au Temps, Gikas Hardouvelis, ministre grec des Finances de juin 2014 à janvier 2015 dans le gouvernement conservateur du premier ministre Antonis Samaras, se montre très critique vis-à-vis de son successeur, Yannis Varoufakis. Gikas Hardouvelis, qui avait été malmené par la presse grecque pour avoir ouvert un compte bancaire personnel en Suisse, ne cache pas sa déception quant au manque de volonté et à l’incapacité de l’actuel gouvernement de mener des réformes. Désormais chef-économiste de l’Eurobank à Athènes et professeur d’économie à l’université du Pirée, il donnera une conférence au Centre International d’études monétaires et bancaires à Genève, mardi soir prochain.

– Le Temps: Comment decriveriez-vous l’évolution de l’économie grecque depuis que vous avez quitté le ministère des Finances en janvier 2015?

– Gikas Hardouvelis: De mal en pis. En décembre 2014, j’avais soumis une proposition pour un budget équilibré pour 2015 et qui prévoyait un taux de croissance de près de 3%. C’est le contraire qui s’est produit: récession en 2015 et en 2016. Selon le scénario optimiste, la descente aux enfers pourrait être stoppée au 3e trimestre 2016.

– Que s’est-il passé?

– L’inexpérience d’Alexis Tsipras a mis l’économie grecque en plus mauvaise posture. Son gouvernement a effrayé les entrepreneurs et les investisseurs. Il a fait des promesses à la population qu’il ne pouvait pas tenir. Il a imaginé à tort que la zone euro serait obligée d’intervenir par crainte de contagion. Mais après la crise de 2007-2008, les Européens ont mis en place des mécanismes de défense.

– Vous en voulez particulièrement à votre successeur Yannis Varoufakis?

– Oui. Il est le coupable de la récession. Il n’avait aucune expérience gouvernementale et surtout, il n’avait aucune idée du fonctionnement des institutions européennes. Il pensait que l’UE allait accepter ses caprices et ses fantaisies. Heureusement, le premier ministre Alexis Tsipras a réalisé que son ministre des Finances conduisait le pays vers le désastre total. Après le référendum en juillet 2015, sur les mesures négociées auprès des bailleurs des fonds, il l’a remercié. Mais le mal était déjà fait.

– La menace du Grexit était donc une farce?

– Je n’y ai jamais cru. 80% de la population grecque, malgré ses difficultés, veulent rester dans l’UE. Les Grecs font plus confiance à Bruxelles qu’à leurs propres dirigeants. En réalité, aucun homme politique n’oserait prendre une décision historique de quitter l’UE.

– Mais vous n’avez rien à reprocher aux bailleurs de fonds?

– Parmi les trois institutions, le FMI est la seule ayant de l’expertise pour agir lorsque des pays sont menacés de faillite. Pour la Commission, la crise grecque était une première. Et la BCE avait trop peur de perdre son autorité et ne voulait faire aucune concession. Elle avait choisi de prêter massivement aux banques grecques afin que celles-ci prêtent à l’État. Le FMI sait qu’un déficit de 15% du PIB ne peut pas être ramené à 3% en trois ans. L’Irlande et le Portugal ont bénéficié de certaines souplesses, mais pas la Grèce.

– Il a fallu d’un troisième plan d’aide.

– Il a été négocié en été 2015, mais Alexis Tsipras n’était pas certain d’avoir le soutien de son gouvernement pour sa mise en œuvre. Il a alors appelé des législatives anticipées en septembre 2015 dans l’espoir de refaire une nouvelle majorité. L’électorat lui a donné le bénéfice du doute.

– Donc, tout va bien?

– Non. Le parti Syriza n’a toujours pas compris que les réformes en profondeur sont indispensables. Il n’a pas réalisé que la lutte contre l’oligarchie, l’ouverture des marchés, la flexibilité du marché du travail ou encore la libéralisation des professions sont des mesures qui démocratisent l’économie. C’est bien cela qu’il souhaitait, non? Mais au lieu de foncer, le gouvernement a trouvé un bouc émissaire – le FMI – l’accusant de vouloir exiger des mesures d’austérité insupportables. C’est un faux débat. Le risque est que tous les sacrifices consentis depuis 2010 soient vains. Athènes insiste sur une réduction de la dette. Cela est nécessaire, mais pas pressant. Il y a une période de grâce jusqu’en 2022. Elle doit en profiter pour assainir l’économie.