L’état des lieux en Suisse et sept hypothèses sur la fintech

En comparaison mondiale, les participants suisses au sondage du CFA Institute se sont montrés bien plus engagés et enthousiastes à l’égard des technologies financières que leurs collègues du reste du monde, et en particulier de Grande-Bretagne. En vertu de cet état des lieux, du point de vue helvétique, la fintech exercera un impact sur toutes les tranches d’âge et tous les membres de la chaîne de création de valeur, et pas seulement sur les activités de masse, comme le prévoit le consensus.

Cela dit, l’estimation est relativement nuancée en Suisse, davantage suspicieuse à l’égard des risques, en particulier en ce qui concerne les coûts, les pratiques de vente arbitraires, la sphère privée et l’accès étendu au conseil.

Les sept hypothèses suivantes peuvent être faites au sujet de la scène fintech en Suisse:

1. La tendance des technologies financières a dépassé son zénith ou est à deux doigts de le faire, à l’échelle mondiale comme en Suisse. Vu les circonstances, la situation n’est pas (encore) claire chez nous, car les données publiques sont rares et beaucoup d’entreprises en sont encore à leurs balbutiements. Pourtant, l’effet de suivi des tendances est un signal qui ne trompe pas: désormais, pratiquement toutes les banques disposent de leur propre initiative fintech.

2. Après l’euphorie, la douche froide. Des chaînes de création de valeur entièrement numériques auront des répercussions dramatiques sur le secteur financier, lequel se trouve à la croisée du travail manuel et de l’industrialisation.

3. Les conséquences des chaînes de création de valeur entièrement numériques sur le secteur financier suisse seront plus fortes que partout ailleurs étant donné que la place financière nationale reste nettement axée sur les activités de banque de détail. Vu leur niveau de production relativement plus faible, ces activités sont plus faciles à numériser.

4. Transparence, clarté, conformité efficace et avantageuse ainsi que rapidité des démarches dans la réglementation financière sont autant de facteurs importants au niveau de la décision du lieu d’implantation des fintech. Un régulateur (la CFA britannique p. ex.) ayant dans son cahier des charges la compétitivité (internationale) et la concurrence active entre les entités surveillées fixe des priorités d’une manière autre qu’un régulateur dont les principaux «clients» voient leurs modèles d’affaires menacés par la fintech. La FINMA appartient à la seconde catégorie.

5. Le marché helvétique est trop petit pour alimenter une industrie fintech compétitive sur le long terme, d’autant plus que sa fragmentation continuera en raison des régions linguistiques. C’est pourquoi l’accès à d’autres marchés clients (même en dehors de l’Union européenne) est très important. Il n’est pourtant pas garanti, vu l’état actuel des négociations relatives à l’accord sur les services avec l’UE. Le site helvétique doit largement compenser cette lacune majeure par d’autres avantages, ce qui n’est pas simple en raison du niveau élevé des coûts.

6. Dans le contexte mondial, la rivalité traditionnelle entre Genève, Lausanne, Zoug et Zurich dans leur rôle de sites de la fintech n’appuie pas le positionnement de la place fintech suisse, bien au contraire: cela entraîne un véritable gâchis d’énergie et de temps, tous deux précieux et qui pourraient être mieux employés.

7. Même après l’affaire Snowden, la numérisation et la discrétion (lire «le secret bancaire») restent des ennemis naturels. Si la préservation des valeurs de la Génération Facebook ne change pas radicalement sur le front de la sphère privée économique, la branche financière fondée sur la discrétion rencontrera un problème culturel. D’ailleurs, les signes se multiplient montrant que la souveraineté autour des données personnelles est de plus en plus souvent à l’ordre du jour.
Munis d’outils de cryptage plus efficaces et plus faciles à utiliser, les moyens techniques disponibles sont également de plus en plus nombreux. La scène fintech suisse pourrait se hisser au premier rang de cette mutation. Les hautes écoles helvétiques disposent en effet de compétences exceptionnelles en matière de cryptographie.

La fintech est sur toutes les lèvres et elle a même trouvé sa place dans le vocabulaire du président de la Confédération. Il reste à voir si la rapidité du rythme paisible «à la Suisse» suffira pour promouvoir le site fintech local en ligue des champions. Comme chacun sait, ce n’est pas souvent la première vague de précurseurs qui conduit ses produits au succès commercial, mais seulement la deuxième. Si ce constat est moins palpitant, il est plus proche du mode de fonctionnement suisse et convient donc à un plan B stratégique.