Les stations-service se cherchent un salut

Martin Thomsen a pris, en juillet, la direction de BP en Suisse. Un pays dans lequel les ventes d’hydrocarbures déclinent d’année en année – hormis celles de diesel. Seule issue: disposer d’une supérette ou d’une présence sur autoroute. Depuis douze ans au sein de la «major» britannique, ce descendant d’Allemands installés au Brésil esquisse le rôle que joueront les stations-service à l’ère de la voiture électrique.

– Plusieurs géants pétroliers ont vendu leurs stations-service en Suisse – à des groupes para-étatiques comme Socar ou Tamoil ou à des gérants de supermarchés. BP garde les siennes?

– Chez BP, les stations-service font partie d’un système intégré de raffineries. Celles desservant la Suisse sont installées le long du Rhin à Gelsenkirchen (ndlr: non loin d’Essen) ou Rotterdam. La Suisse y est parfaitement connectée grâce aux barges sur le Rhin qui amènent ces carburants. Cette intégration du transport et de la vente finale nous permet de retenir un peu plus des marges ultraserrées du secteur. L’autre raison cruciale de notre présence reste le succès que rencontrent, en Suisse, les magasins accolés aux stations-service – qui génèrent plus d’activité que la vente de carburants.

– L’appréciation de la valeur du franc face à l’euro porte un coup très dur aux stations proches de la frontière. Vous prévoyez de fermer les vôtres?

– Ce n’est pas à l’ordre du jour. Ne serait-ce qu’en raison de notre stratégie qui vise à maintenir, au niveau européen, un certain maillage sur lequel peut compter notre clientèle d’entreprises disposant de cartes de carburant.

«Je ne vois pas la demande de diesel s’écrouler. Elle se stabilise, notamment en raison de l’arrivée de nouveaux moteurs à essence»

– Quelles sont vos responsabilités en matière de conditions de travail dans vos stations-service?

– Nous avons deux systèmes de gestion de nos stations: 75 d’elles sont gérées par un système de franchise, avec les autres nous avons un contrat de livraison ou de vente des carburants. Le personnel des stations-service n’est donc pas employé par BP. Mais nous faisons partie de l’Association des exploitants de shops de stations-service suisses (AESS), qui a notamment signé la convention collective de travail (CCT). Nous y sommes favorables et restons persuadés qu’une CCT signifie une amélioration des conditions de travail dans toute la Suisse.

– Depuis le début de l’année, l’Europe veut en finir avec le diesel. Stuttgart n’en veut plus, la France, fille aînée du gasoil, évoque son abolition en 2040… Un choc? Va-t-il falloir repenser tout votre système de distribution?

– Non, je m’attends à une évolution certes, mais en rien à une révolution. Je ne vois pas la demande de diesel s’écrouler. Elle se stabilise, notamment en raison de l’arrivée de nouveaux moteurs à essence qui deviennent aussi économes que les diesels. C’est, de plus, une bonne nouvelle pour nos raffineries européennes, qui doivent jusqu’à présent expédier l’essence qui leur reste sur les bras outre-Atlantique. Les politiques avancent des agendas ambitieux, mais ils ne peuvent s’affranchir de ce que nous appelons, chez BP, le «dilemme énergétique»: si les Etats se sont engagés lors de la COP21 à obtenir une baisse des émissions de CO2, aucun ne veut que son économie prenne le chemin de la décroissance.

– Mais toutes ces Tesla, Renault Zoé… ce sont autant de clients en moins… Vous n’avez pas de grand plan pour devenir un réseau de recharge?

– Non, ces bornes n’ont pas encore de raison de faire partie de notre activité. Pour l’instant. Pourquoi? Contrairement à ce qui est avancé dans certaines publicités, la technologie actuelle ne permet pas encore de disposer de véhicules à recharge ultrarapide. Est-ce que cela va changer? Oui. Est-ce que cela nous intéressera? Bien sûr, notre métier restant de fournir de l’énergie à nos clients lors de leurs déplacements. Alors si, en plus, ils doivent attendre pour charger leur véhicule pour les 200 prochains kilomètres, ils auront tout lieu de boire un café de plus ou d’acheter davantage dans le «minishop».

«Il y a actuellement un million de véhicules électriques en circulation et BP estime qu’ils seront 100 millions en 2025. Ce qui représentera encore une part infime du total»

– Et vous ne craignez pas qu’un réseau de recharge parallèle voie le jour, court-circuitant vos stations-service, à la Tesla Supercharger?

– Remettons les choses dans leur contexte. Nous sommes au tout début de ce processus d’électrification des véhicules. Il y a actuellement un million de véhicules électriques en circulation et BP estime qu’ils seront 100 millions en 2025. Ce qui représentera encore une part infime du total. Les transports dépendront encore très longtemps des carburants fossiles – diesel, essence ou gaz naturel. Et quand ce sera moins le cas, sur la route, les automobilistes continueront de s’arrêter dans le réseau de fourniture d’énergie déjà construit – les stations-service – lorsqu’ils auront besoin de recharger leurs superbatteries.

– La planète croule sous le pétrole bon marché, pourtant le grand public a le sentiment que cela ne se connaît pas vraiment. A raison?

– Je ne vous refais pas la décomposition du prix du litre d’essence, dont 50% partent en taxes, ce qui étouffe grandement la relation avec les fluctuations du pétrole. Des fluctuations qui sont devenues complètement frénétiques, achevant de brouiller la relation: aujourd’hui un baril de pétrole – qui vaut un peu moins de 60 dollars – peut voir sa valeur fluctuer de 5 à 8 dollars en un mois. Quand j’ai commencé, il y a vingt ans, les mouvements étaient de 1 à 2 dollars… par an. Concrètement, cela donne quoi? Quand, il y a quelques années, la valeur du baril flirtait avec les 150 dollars sur les marchés internationaux, le litre de super était à 2 francs. Depuis, la valeur du pétrole a été divisée par trois mais… le litre se paie toujours 1 fr. 56. Aujourd’hui en réalité, le marché européen de gros de l’essence ou du diesel fonctionne presque de manière indépendante, relié bien davantage aux besoins en essence des Américains ou au seuil de rentabilité des raffineries. Ce qui explique pourquoi, sur certaines périodes, vous pouvez avoir des cours mondiaux du brut qui baissent et des prix à la pompe qui ne bougent pas.


Alors que les pétroliers délaissent leurs stations-service ou les mettent en franchise (lire ci-dessus), les conditions de travail du personnel employé dans ces commerces sont toujours en discussion. Les syndicats attendent avec une certaine impatience l’entrée en vigueur de la convention collective de travail (CCT) nationale pour les shops de stations-service, signée il y a deux ans par les partenaires sociaux. Celle-ci devait devenir effective en janvier dernier, puis au printemps, mais aujourd’hui, on pense que ce sera au mieux au début de l’année prochaine. L’entrée en vigueur de ce texte est suspendue à la déclaration de force obligatoire que doit établir le Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO). Ainsi, la CCT s’appliquerait à l’ensemble de la branche, mais des recours d’employeurs ont retardé le processus.

Si les syndicats s’impatientent, c’est que cette CCT nationale est une première dans le secteur du commerce de détail et qu’ils espèrent bien qu’elle fera tache d’huile. Le texte fixe des salaires minimums, limite la durée du travail à 42 heures par semaine et prévoit un supplément de salaire de 5% pour le travail du dimanche et les jours fériés. La signature de cette CCT fut un succès bienvenu pour les syndicats, deux ans après le rejet par le peuple, en 2013, du référendum contre l’ouverture des shops de stations-service 24 heures sur 24 sur certains axes routiers. On se souvient du slogan «Légaliser les saucisses à rôtir» lancé à cette occasion par la droite, qui plaidait pour le droit de faire ses courses à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, alors que les syndicats refusaient d’ouvrir cette boîte de Pandore. «Ces shops ont surtout servi à contourner les lois sur les horaires d’ouverture des magasins», déplore Joël Varone, secrétaire syndical à Unia Genève.

Selon le syndicaliste, c’est cela qui explique pourquoi beaucoup de ces shops de stations-service, qui rapportent plus que la vente de carburant elle-même, ont été repris par la grande distribution. Celle-ci, tout comme BP, fonctionne souvent avec un système de franchise. «En fait de franchisés, on sous-traite à des pseudo-indépendants. Ils vendent les mêmes articles que dans les Migros ou les Coop, et au même prix, mais le personnel ne touche pas le même salaire.» La situation est un peu meilleure à Genève, où les employés bénéficient des conditions de travail en vigueur dans la vente.
A.G.

(TDG)

monchange.ch
Send money abroad