Les petits indépendants retiennent à nouveau leur souffle

Il y a ce photographe qui lâche pudiquement au détour d’une conversation: «Si on me confine pour deux semaines, je ne sais pas comment je ferai. Je n’ai plus de réserves.» Cette tenancière de bar genevois qui dit s’en être sortie, mais avoir épuisé son prêt covid, qu’il faudra rembourser, sur fond de perspectives désormais très incertaines.

Il y a, encore, cette voyagiste qui ne touche plus un centime d’aide depuis fin mai, mais qui travaille pour organiser des séjours, les annuler et les reprogrammer. Son unique employée bénéficie, elle, du chômage partiel (RHT), mais n’a, à ce titre, pas le droit de la seconder.

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Tous paralysés en début de pandémie, les dizaines de milliers d’indépendants qui œuvrent pour soigner la population, la nourrir ou la divertir ont vu leurs destinées diverger depuis le déconfinement de mai. Si ces premiers témoignages illustrent la précarité d’une partie d’entre eux, d’autres personnes ont pu profiter du répit que le coronavirus a concédé à la Suisse durant l’été.

Système D

Désormais, c’est surtout l’industrie des loisirs et du divertissement qui se trouve sous pression. A commencer par les professions liées à l’événementiel. Déjà très malmenées depuis mars, elles ne voient pas leurs perspectives s’améliorer.

«Selon moi, notre secteur ne se relèvera pas avant 2022», estime Nicolas Besancet. Patron de la société neuchâteloise Studio & Sono Nico, ce père de famille a vu son chiffre d’affaires chuter de 90% en moyenne sur huit mois. Depuis mars, il multiplie les petits jobs: «J’ai commencé à faire des postulations le 2 mars. J’ai été dépanneur chez Landi, donné des coups de main à un agriculteur. Je travaille surtout pour deux entreprises actives dans les installations sanitaires.»

Je travaille pour les épinards, pas pour mettre du beurre dedans

Nicolas Besancet, patron d’une petite société active dans l’événementiel

Avec l’argent que sa compagne touche des RHT, il limite les dégâts. «Entre l’argent gagné avec ces emplois, les APG perçues et les quelques mandats de mon entreprise de sonorisation, j’arrive plus ou moins à faire face. Mais qu’on s’entende bien, je travaille pour les épinards, pas pour mettre du beurre dedans. Et si je perds un de ces trois revenus, ce serait vraiment très difficile.»

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D’un tempérament optimiste, Nicolas Besancet avoue être aussi passé par des moments d’abattement: «Je me demandais: A quoi je sers? Est-ce que mon métier sert vraiment à quelque chose? Les fêtes sont-elles vraiment utiles?» L’appétit que la population a montré pour les loisirs et les divertissements, lorsqu’elle a à nouveau pu sortir normalement, l’a toutefois rassuré.

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Un rôle social que les bars et les restaurants jouent également et qui se trouve remis en question. Depuis la fin de la matinée, le téléphone de Maurice Paupe, président de Gastro Jura, n’en finit plus de sonner au Café-Restaurant de la Poste, à Saignelégier (JU). Comme à Neuchâtel, à Fribourg et, auparavant, en Valais, le gouvernement jurassien vient d’introduire un couvre-feu. Fermeture obligatoire à 22 heures durant trois semaines. Un peu plus tard, les établissements publics de Genève et Vaud apprendront qu’ils doivent respectivement cesser leurs activités à 23 heures et minuit.

Réactiver rapidement les mesures d’aide

«Pour les restaurants, c’est déjà devenu difficile parce que les gens ne prennent plus l’apéro et travaillent souvent à la mi-journée parce qu’ils sont en RHT. Et puis, il y a le télétravail, qui risque d’être une tendance plus durable, avec des conséquences à long terme pour notre profession.»

Avec la multiplication des restrictions, la question des aides publiques revient sur le tapis: «Les bars, qui ont déjà énormément perdu depuis octobre, en auront inévitablement besoin. Sinon, ils ne vont pas s’en sortir», glisse Maurice Paupe. Il en va de même des clubs de fitness, des discothèques ou des escape rooms, désormais fermés dans plusieurs cantons.

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Mais les caisses fédérales ne sont pas vides. Seuls 2 des 4,5 milliards de francs débloqués pour octroyer des allocations pour perte de gain ont été utilisés à ce jour. Les caisses de compensation n’attendent donc que le feu vert du Conseil fédéral pour entrer en action. La loi dite Covid adoptée cet automne par le parlement autorise des indemnisations – même à titre rétroactif – pour les cas de rigueur comme les agences de voyages ou les organisateurs d’événements. L’Office fédéral des assurances sociales n’a pas été en mesure de nous renseigner sur la date d’entrée en vigueur de son ordonnance d’application.

Il reste de l’argent

Les crédits-relais déployés pour éviter des crises de liquidités au sein des entreprises n’ont pas non plus été épuisés puisque seuls 17 des 40 milliards prévus ont été demandés. D’après la nouvelle loi, il revient aux cantons de définir quels secteurs pourraient bénéficier d’un soutien à fonds perdu, la Confédération intervenant à titre subsidiaire.

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«Il paraît difficile pour les collectivités publiques de laisser tomber l’intégralité de ces prêts, observe Vincent Dousse, propriétaire d’une fiduciaire. Il faudrait plutôt augmenter les délais de remboursement et prolonger la période exonérée d’intérêts. Pourquoi pas, par contre, enfin réfléchir à un soutien de la Banque nationale suisse?»

Des pistes qui pourraient rapidement revenir sur la table. Tout le monde prévoit un durcissement des mesures la semaine prochaine, avec un impact plus durable qu’au printemps.

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