Les marchés redoutent la fin de l’argent facile

C’est lorsque la mer se retire que l’on voit ceux qui nageaient sans maillot de bain. Traduction de cette célèbre maxime de l’homme d’affaires américain Warren Buffett: lorsque les taux intérêt remontent, les entreprises trop endettées deviennent vulnérables. Selon une étude de l’agence Standard & Poor’s (S&P) citée par Le Monde, 37% des 13 000 entreprises sondées sont très endettées, leur ardoise représente cinq fois leur bénéfice net. La hausse annoncée des taux signifiera une charge financière plus lourde et, de surcroît, elles ne pourront pas se refinancer dans un marché de crédit à sec.

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Ainsi, c’est la fin de l’argent facile. Le resserrement progressif des politiques monétaires accommodantes des banques centrales et les hausses annoncées des taux d’intérêt pour maîtriser l’inflation seraient parmi les explications du coup de sang dans les principales places financières mondiales depuis dix jours. Les investisseurs en actions ont migré vers les obligations d’Etat qui, elles, ont renchéri. La hausse des salaires américains intervenue en janvier a mis la pression sur les investisseurs.

Endettement chinois sous contrôle

Tous les analystes ne partagent pas cet alarmisme lié à l’endettement. Gero Jung, chef économiste à la banque Mirabaud à Genève, reconnaît que les entreprises ont profité des taux bas pour financer leurs opérations. «Les entreprises chinoises, par exemple, ont augmenté massivement leur endettement – près de 15 000 milliards de dollars ces dix dernières années, dit-il. Mais cette situation ne représente pas de grand risque à court terme, du fait que le taux chinois est très bas.» Toujours selon lui, les entreprises européennes et américaines subiront certes les effets d’un taux d’intérêt plus élevé, le taux réel restera relativement bas.

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Comme beaucoup d’analystes, Gero Jung affirme que la correction boursière (–10% de pertes) de la semaine passée est surtout liée à l’annonce de la hausse des salaires américains. Ce qui a fait craindre une accélération inattendue de l’inflation et, par conséquent, une hausse rapide des taux directeurs par la Réserve fédérale (Fed). Dans la foulée, il soutient qu’une hausse des salaires en Allemagne, le moteur économique de la zone euro, n’aura pas les mêmes conséquences qu’aux Etats-Unis. «Le taux de chômage dans l’ensemble de la zone euro reste très élevé et les pressions sur les salaires sont moindres.»

In fine, l’économiste en chef de la banque Mirabaud estime que la correction boursière n’annonce pas de crise de longue durée. «Il n’y a pas de changement prévisible qui pourrait freiner la croissance, dit-il. Nous allons simplement entrer dans une phase de normalisation des taux, ce qui peut provoquer une certaine volatilité.»

Pas de répétition des crises de 1987 ou 2007

«L’histoire se répète, certes, mais elle ne le fait pas systématiquement», déclare pour sa part Christopher Dembik, économiste en chef de la Banque Saxo a Paris. Ce dernier exclut une répétition des crises boursières intervenues en 1987 ou en 2007. Selon lui, il y a beaucoup d’anomalies sur les marchés – surévaluation des titres américains, nombre incalculable d’obligations aux taux négatifs (en novembre dernier, l’entreprise Voelia a émis des obligations à hauteur de 500 millions d’euros au taux de – 0,026%). Mais les fondamentaux économiques et financiers sont solides. «Il n’y a pas de raison de paniquer. Dans les salles de marchés, il n’y a pas d’affolement même si la phase de correction peut encore durer», fait-il comprendre. Selon Bloomberg, les marchés ont effacé une capitalisation boursière à hauteur de 5000 milliards depuis le début de cette crise.

Cette semaine, Christopher Dembik aura les yeux rivés sur Jerome Powell, le nouveau président de la Fed qui entre en fonction ce lundi et qui devrait rassurer les marchés et, surtout, sur l’indice des prix aux Etats-Unis pour le mois de janvier 2018, publié mercredi. «L’évolution des prix est l’un des déterminants les plus importants de la politique monétaire», relève-t-il.

Plus que la dette des entreprises, ce sont les algorithmes qui gèrent les ordres d’investissement qui inquiètent Thomas Veillet, ancien trader et fondateur du site investir.ch. Selon lui, les entreprises ne sont pas dans des situations critiques, en raison de la bonne tenue de l’économie mondiale, et trouveront des solutions en cas de hausse du coût du crédit.

Corrections boursières plus fréquentes

En revanche, le danger vient des algorithmes qui gèrent automatiquement des investissements, notamment sur des produits financiers liés à la volatilité. «Je n’ai personnellement qu’une confiance limitée dans ce système et je crains que des corrections boursières n’interviennent de façon plus conséquente et plus régulière à l’avenir», déclare-t-il.

Ces raisons techniques ne sont pas la seule explication à la reprise de la volatilité, estime Samy Chaar, stratège chez Lombard Odier: «Les quinze derniers mois, avec des marchés très performants et une volatilité très basse, constituaient une situation anormale. Pour 2018, on peut prévoir un retour à un niveau de volatilité un peu supérieur à la moyenne, ce qui n’empêchera pas le marché de progresser car les bénéfices des entreprises sont toujours en hausse.»

«Le pire de toute ma vie»

D’autres facteurs ont également pesé en janvier, explique François Savary, responsable des investissements de Prime Partners: «La faiblesse du dollar, les tensions sur les rendements des obligations, qui étaient négligées tant que les marchés montaient, et une vision moins positive de la réforme fiscale américaine, qui n’est pas financée et dont le timing est très mauvais, puisque l’économie américaine n’avait pas besoin d’être stimulée».

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«Ce n’est pas un tremblement de terre», a commenté Lawrence Summers, secrétaire au Trésor américain du président Bill Clinton, dans le Financial Times de samedi. Selon lui, il reste à voir s’il s’agit de signaux précoces d’une crise majeure ou de secousse ponctuelle. «En économie, nous ne savons pas encore si une bonne croissance est compatible avec une situation financière stable», se résigne-t-il.

Enfin Jim Rogers, l’investisseur américain et commentateur financier, prend la question de l’endettement excessif au sérieux. Dans un commentaire à l’agence Bloomberg, il affirme que le monde a accumulé encore plus de dettes depuis la dernière crise financière et qu’il ne serait pas surpris que le marché baissier se poursuive. «Celui-ci pourrait être le pire que j’ai connu durant toute ma vie», a-t-il prévenu. L’indice Dow Jones avait chuté de 50% entre octobre 2007 – le début de la crise des subprimes – et mars 2009, lorsque sont apparus les premiers signes de reprise.

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