Les entreprises écoresponsables déroulent le tapis vert

La voiture privée de Jean Kernen est électrique. Parmi ses collègues, l’électromobilité suscite d’ailleurs de plus en plus d’intérêt. «Ils sont toujours plus nombreux à se rendre au travail en voiture électrique, ça leur parle», révèle le chef de production de Camille Bloch.

Chez le chocolatier du Jura bernois, célèbre pour sa marque Ragusa, la tendance à l’électromobilité ne naît ni du hasard ni de la pandémie: en 2018 déjà, Camille Bloch a installé sur ses parkings d’entreprise quatre bornes de recharge pour les véhicules électriques de ses collaborateurs. L’énergie provient de sources renouvelables. «Quand une entreprise entend économiser autant de CO2 que possible, le trafic automobile constitue, dans le bilan énergétique, un des facteurs principaux sur lesquels il y a de la marge de progression», estime Jean Kernen.

Pour améliorer ce bilan, Camille Bloch a beaucoup entrepris ces dernières années: entre 2014 et 2019, l’entreprise est parvenue à réduire son intensité d’émissions, autrement dit ses émissions de gaz à effet de serre par million de francs de chiffre d’affaires réalisé, de 33% en moyenne. Camille Bloch occupe ainsi un enviable deuxième rang dans le nouveau classement des entreprises suisses écoresponsables, publié par Le Temps et et le mensuel Bilanz, avec la plateforme allemande de statistiques Statista. Le calcul des émissions ne comprend que le CO2 de l’activité de l’entreprise et celui de l’énergie consommée.


Le classement: les entreprises écoresponsables 2021


Chez Camille Bloch, les stations de recharge ne sont qu’une mesure parmi d’autres. «En ce qui concerne notre consommation d’énergie, notre zone de production de Courtelary s’est très bien développée», constate Jean Kernen. Depuis 2016, l’essentiel de l’apport calorifique provient d’une installation de chauffage à distance, approvisionnée par le bois de la région. Un entrepreneur local a installé la chaudière à copeaux de bois. «L’idée, qui a surgi autour d’un apéro, s’est muée en une situation gagnant-gagnant, ajoute Jean Kernen. Depuis lors, Camille Bloch est alimentée en énergie renouvelable et La Praye Energie SA s’est assuré un client gros consommateur qui a besoin de chaleur toute l’année.» L’énergie chauffe les locaux et fait tourner presque tous les systèmes liés à la production. «Notre consommation de mazout a fortement diminué de 230 000 à 57 000 litres par an», précise Jean Kernen. Par ailleurs, une installation photovoltaïque produit 350 000 kilowattheures d’électricité par année, soit 10% des besoins de l’usine. Quant au solde des 3 gigawattheures annuels dont Camille Bloch a besoin, il s’agit d’électricité certifiée d’origine hydraulique.

Au total, plus de 90% de l’énergie consommée par l’entreprise provient de sources renouvelables. Camille Bloch a aussi identifié un autre levier apte à réduire ses émissions de CO2: elle a installé des moteurs moins coûteux en énergie qui brassent le chocolat par intermittence, lorsque cela est nécessaire uniquement. Auparavant, les installations de production devaient tourner de manière permanente. «Le résultat est le même et la consommation de courant est notablement plus faible», commente Jean Kernen.

Des émissions importantes au sein des entreprises productrices

Par de telles mesures, Camille Bloch se conforme à une tendance: les entreprises sont toujours plus nombreuses à se donner des objectifs climatiques, à réduire leurs émissions de CO2, à opter pour des investissements verts et à réviser l’ordre des priorités. Même des géants de la finance du genre de BlackRock, des cimentiers de la taille de LafargeHolcim et des raffineries rivalisent désormais dans un domaine qui, auparavant, ne représentait guère plus qu’un dépoussiérage d’image.

Or c’est précisément ce qui fait toute la différence. Le passage à une économie légère en carbone est considéré comme l’instrument le plus efficace pour limiter, voire stopper, le réchauffement climatique. Les entreprises contribuent évidemment fortement au changement climatique: directement par leurs émissions sur le lieu de production, mais aussi par les émissions liées à leur consommation d’énergie (scopes 1 et 2) et, indirectement, par celles qui naissent de la chaîne de valeur en amont et en aval (scope 3, voir informations à ce sujet ci-dessous).

Les émissions les plus importantes voient surtout le jour au sein des entreprises productrices: il est évident que la production et la transformation de matériaux nécessitent plus d’énergie le long de la chaîne de valeur que des services immatériels, de sorte qu’il y a beaucoup plus d’émissions. «Pour des entreprises de services comme les banques ou les assurances, en revanche, ce sont les trajets des collaborateurs comme pendulaires, le chauffage, l’électricité et les voyages d’affaires qui pèsent sur le bilan», analyse Othmar Hug, patron de l’entreprise de conseil Swiss Climate. Le rôle des infrastructures informatiques prend également de l’importance. Mais le tableau serait encore complètement différent si l’on incluait aussi le scope 3, pense Othmar Hug. «Si, dans les cas des prestataires financiers, on intègre à l’examen les émissions des produits financiers sous gestion, le bilan de CO2 devient, d’un coup, gigantesque.»

La pression sociétale augmente

A en croire la Haute Ecole zurichoise des sciences appliquées (ZHAW), en 2018 un total de 24% des gaz à effet de serre était attribuable en Suisse à l’industrie. Or, il n’existe pas à ce jour de contrainte légale qui oblige celle-ci à réduire le CO2. «Les entreprises opèrent souvent un revirement sans intervention de l’Etat ou alors elles l’anticipent, constate l’expert du climat Jens Burchardt, du Boston Consulting Group (BCG). Par ailleurs, la pression provenant de la société augmente.» Avec Greta Thunberg et la Grève du climat, les investisseurs, consommateurs et autres stakeholders accordent, eux aussi, une importance croissante au bilan écologique des entreprises. «Si les entreprises ne mettent pas en place de stratégie de décarbonation, il y a un risque qu’à long terme elles perdent la confiance des stakeholders, des parts de marché, des opportunités d’investissement et la fidélité de leurs employés.»

Une étude du BCG montre que les efforts des entreprises peuvent influencer leur succès commercial. Selon elle, les actions des entreprises qui réduisent leurs émissions de CO2 réalisent des rendements supérieurs de quelque 10% par rapport au marché. La raison? «Les investisseurs perçoivent de plus en plus le CO2 comme un risque et se montrent sceptiques face aux entreprises qui se fichent du problème», illustre Jens Burchardt.

Produire davantage d’énergie que d’en consommer

Migros ressent également cette pression en faveur de la protection du climat. «Une certaine sensibilité est apparue il y a quelques années, qui a désormais converti les Suisses, admet Christine Wiederkehr-Luther, responsable durabilité au sein du groupe Migros. Il n’est plus convenable de ne pas réduire ses émissions de CO2.» Chez ce distributeur, c’est avant tout une question d’image, car les mesures pro-climat prises par Migros n’ont pas d’effets mesurables sur les ventes.

«Notre volonté est de chauffer les filiales sans combustibles fossiles, d’utiliser des agents réfrigérants naturels et d’être aussi efficaces que possible dans notre consommation d’électricité», explique Marcus Dredge, responsable énergie et technique du bâtiment chez Migros. Le recours à des éclairages LED et à des installations frigorifiques au CO2, la récupération de la chaleur de ces dernières et donc le renoncement au chauffage à combustible fossile ont, selon lui, contribué à la réduction des gaz à effet de serre. Par ailleurs, Migros exploite quatre supermarchés et magasins spécialisés qui, sur l’année, produisent davantage d’énergie qu’ils n’en consomment. Leur conception se fonde sur la combinaison de mesures d’efficacité énergétique et de production de courant solaire par le biais d’installations photovoltaïques sur le toit et désormais sur les façades.

Ces dernières années, Migros a ainsi pu diminuer son intensité d’émission de 4,2% en moyenne. Ce qui ne tient toutefois pas compte de l’achat de garanties d’origine hydraulique du courant, nuance Marcus Dredge. «Sur la base des chiffres de consommation de 2019, on aurait une réduction des émissions de CO2 de quelque 60% en comparaison avec 2014. A partir de 2021, tous les sites seront alimentés avec des garanties d’origine à 100% renouvelables.» Car l’objectif est clair: «Nous entendons être compatibles avec l’objectif 1,5 degré», celui-là même que les Nations unies ont fixé comme limite maximale pour le réchauffement climatique mondial d’ici à 2100.

A l’image de Migros, Credit Suisse se concentre également sur des mesures écologiques au sein même de la banque. «Nous poursuivons une stratégie à quatre voies», nous explique-t-on. Il s’agit d’optimiser l’activité et d’investir dans des mesures d’économies d’énergie. Ensuite, la banque entend couvrir à 100% sa consommation d’électricité par des énergies renouvelables d’ici à 2025 et axer ses activités et ses financements sur un «bilan d’émission zéro net» d’ici à 2050.

Chez le producteur de périphériques d’ordinateurs Logitech, le passage à une électricité 100% verte a permis de réduire l’intensité d’émission de 59% en moyenne annuelle entre 2014 et 2018. Logitech prend ainsi le premier rang de notre classement. En outre, l’entreprise vaudoise neutralise l’empreinte de ses jeux en ligne et certifie désormais le bilan CO2 de tous ses produits. Logitech s’est fixé comme but de déclencher «une secousse sensible dans toute la branche technologique» pour restreindre ses émissions globales de dioxyde de carbone.

Se concentrer sur l’influence directe

Le fait que de multiples entreprises obéissent à des approches analogues pour améliorer leurs bilans CO2 ne doit rien au hasard. «Même si le scope 3 comporte le plus fort potentiel d’économies, la plupart des entreprises se concentrent plutôt sur des mesures dans les secteurs scope 1 et scope 2 sur lesquels elles ont une influence directe», constate le professeur Jürg Rohrer, chef du groupe de recherche énergies renouvelables à la ZHAW.

Et quoique la pression extérieure augmente et qu’il faille admettre un progrès en ce qui concerne la protection du climat, on n’en fait encore de loin pas assez dans l’ensemble, poursuit le chercheur. «La part des entreprises qui réduisent vraiment activement leurs émissions de CO2 vers la neutralité climatique n’est encore que de quelques pour cent.» A l’écart du regard du public, beaucoup de PME et de très petites entreprises demeurent souvent les bras ballants.

Cette réticence étonne les experts. «D’autant plus que la protection du climat ne s’oppose pas à la rentabilité. Au contraire, les avantages économiques l’emportent», souligne l’expert du Boston Consulting Group Jens Burchardt. D’un côté, dans la plupart des entreprises on a, dès le début, trouvé relativement vite des leviers permettant dans un premier temps d’économiser de l’argent parce qu’ils comportent des améliorations du rendement. «Pour l’essentiel des sociétés, les coûts additionnels dus à la décarbonation sont souvent inexistants et, là où ils existent bel et bien, ils sont assez aisément maîtrisables.»

Une rentabilité réelle à long terme

C’est notamment le cas pour les mesures dans les domaines scope 1 et scope 2. «On constate toutefois le même effet dans le scope 3, quand les mesures sont liées à des économies de matériels, relève Othmar Hug, de Swiss Climate. En revanche, sitôt qu’une recherche intensive s’avère nécessaire pour de nouveaux processus ou de nouveaux matériaux, cela ne se rentabilise qu’à long terme, une fois que lesdits processus ont été intégrés dans un modèle d’affaires en circuit fermé.»

D’un autre côté, des exemples du passé montrent que les entreprises qui ont réorienté précocement leur activité sur une gestion durable en tirent aujourd’hui toutes des bénéfices. «Même quand des entreprises ont commencé par investir dans des technologies qui n’étaient pas rentables de leur temps, les avantages de ces investissements ont plus que compensé les coûts à long terme», signale encore Jens Burchardt.

Autrement dit, la décarbonation et les mesures visant à la durabilité peuvent engendrer pour les entreprises des opportunités de profit, de même que des avantages de coûts et de compétitivité. «S’insurger contre une évolution juste pour l’éviter un ou deux ans encore, c’est être myope», tranche Jens Burchardt. Car une chose est évidente: «Le premier qui produira de l’acier sans émissions de CO2 le vendra avec plus de succès et s’en portera mieux que le dernier.»

Le chocolatier Camille Bloch remet toujours de l’argent pour son système de chauffage à bois local. «Ça nous coûte à peu près 30% de plus de chauffer durablement au bois plutôt qu’au mazout, confesse Jean Kernen. A court terme, cela exerce certes un effet négatif sur notre rentabilité. Mais en tant qu’entreprise familiale, nous misons sur le long terme, de sorte que c’est à long terme que notre choix s’avérera rentable.»


Méthodologie

Dans le classement «Les entreprises suisses écoresponsables 2021», Bilanz, Le Temps et Statista récompensent les entreprises suisses qui ont le plus réduit leurs émissions de gaz à effet de serre par rapport à leur chiffre d’affaires ces dernières cinq années.

Pour identifier celles-ci, nous avons contacté plus de 1500 entreprises suisses pour participer au concours et les avons conviées à partager leurs données sur les émissions de gaz à effet de serre. En parallèle, nous avons recherché des données publiques concernant les 300 entreprises suisses les plus importantes.

Critères d’admission

La société qui participe au concours

  • A son siège principal en Suisse
  • Possède des données sur les émissions de gaz à effet de serre (GES) de scope 1 et scope 2 pour un minimum de deux années entre 2014 et 2019
  • Possède des donnés pour au moins l’année 2018 ou 2019
  • Possède des données d’au moins deux années précédant l’année la plus récente

Consultation

Nous avons développé un questionnaire en ligne qui a permis aux entreprises de directement nous fournir les données nécessaires. Le questionnaire en ligne était accessible de mai à septembre 2020. Notre invitation à participer via un questionnaire en ligne a été envoyée à plus de 1000 entreprises par courrier et par e-mail.

Recherche

Afin d’obtenir les meilleures données possibles, nous avons focalisé nos recherches sur les rapports de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) et sur d’autres sources publiques. Nous avons recherché les données des émissions de scope 1 et scope 2.

Dans le cas où deux calculs des émissions de scope 2 étaient disponibles (respectivement «location-based» et «market-based»), nous avons privilégié le calcul «market-based». Si disponibles, les émissions globales de l’entreprise ont été utilisées.

Calcul du score

Pour chaque entreprise éligible, le taux de réduction annuel composé (CARR) de l’intensité des émissions entre 2014 et 2019 a été déterminé. L’intensité des émissions est constituée des émissions GES de l’entreprise au cours d’une année spécifique ajustée pour le chiffre d’affaires de la même année.

Le calcul du score est basé en priorité sur les années 2019 et 2014. Si ces années n’étaient pas disponibles, le score est alors calculé avec les données les plus récentes des années 2017-2019 et les données les plus anciennes des années 2014-2017.

Pour les banques et les assurances, le produit net bancaire ou les primes d’assurance ont été pris en compte au lieu du revenu.

La formule pour calculer le CARR est la suivante:

Evaluation et assurance de qualité

Toutes les données ont été traitées et vérifiées par Statista. Les entreprises qui n’ont pas rempli les critères d’admission n’ont pas été prises en considération.

Le palmarès est composé des entreprises ayant obtenu un taux de réduction de l’intensité de leurs émissions supérieur à 3% annuel.

Disclaimer

Le palmarès «Les entreprises écoresponsables suisses 2021» est le fruit d’un processus statistique complexe. Bien que la recherche ait été extensive, le palmarès ne se veut pas exhaustif, car il dépend de la disponibilité des données pour toute entreprise potentiellement éligible.

Autres précisions

Scopes 1, 2 et 3. De quoi s’agit-il?

Pour les émissions de gaz à effet de serre, on différencie plusieurs niveaux: les scopes 1, 2 et 3.

Les émissions scope 1, aussi nommées émissions directes, se réfèrent aux émissions qui sont générées dans les différents sites d’une entreprise, comme la production ou le chauffage des bureaux.

Les émissions scope 2, aussi nommées émissions énergétiques indirectes, proviennent notamment de la production d’électricité, de chauffage, de refroidissement ou de vapeur et sont achetées ou acquises et consommées par une organisation. Si une organisation se fournit 100% en électricité renouvelable, les émissions de scope 2 sont réduites à 0.

La plupart des émissions font partie du scope 3. Les émissions scope 3 proviennent de sources non détenues ni contrôlées par l’organisation, ce qui rend son calcul très complexe. La «Global Reporting Initiative», une initiative qui s’engage en faveur de la diffusion de standards dans les rapports de gestion durable, reconnaît 15 catégories d’émissions scope 3.

Dans le palmarès, pourquoi sont intégrées les émissions scope 1 et 2 uniquement?

Les entreprises qui calculent leurs émissions scope 1 et 2 ne calculent pas nécessairement leurs émissions scope 3. Par ailleurs, le périmètre de calcul des émissions scope 3 et le nombre de catégories qui sont prises en compte diffèrent. Pour cette raison, la disponibilité de donnés nous ne permet pas de comparer la valeur absolue des émissions scope 3. Pour rendre compte des informations des entreprises qui abordent le sujet, nous avons intégré une colonne qui montre si les sociétés calculent leurs émissions scope 3 ou non. La réponse «oui» dans cette colonne est un signe positif – bien que la réponse «non» n’indique pas un manquement en soi.

Est-il pertinent de comparer des entreprises de secteurs si différents?

C’est vrai: tous les secteurs et toutes les entreprises ont des conditions différentes à l’égard de la protection du climat. Par conséquent, nous avons choisi une valeur relative comme référence pour notre classement, soit la réduction de l’intensité des émissions, exprimée en pourcentage. Pour rendre compte des différentes conditions, ce pourcentage fait toujours référence aux données de la même entreprise. De cette manière, ce taux de réduction montre, indépendamment de la valeur absolue des émissions, les efforts effectués par une organisation pour réduire ses émissions.

monchange.ch