Légumes Perchés, pour cultiver les toits et les têtes

Les oiseaux ne chantent pas. En cette froide et pluvieuse matinée de décembre, le bruit de fond est assuré par le passage constant des voitures, sur l’autoroute A1 avoisinante.

C’est à Crissier (VD) que Thomas Verduyn et Constantin Nifachev, deux des trois cofondateurs de Légumes Perchés, nous ont donné rendez-vous. Dans le quartier flambant neuf Oassis, où quelque 600 logements ont remplacé les anciennes halles de stockage de Coop, il faut lever la tête pour les trouver. Ils nous font signe depuis les toits. Là-haut, à une vingtaine de mètres du sol, leur start-up a installé 88 bacs potagers.

Des camionnettes et des artisans s’activent encore en contrebas pour achever les surfaces commerciales incluses dans le quartier. Les 3000 m² de cultures en toiture tranchent avec un environnement essentiellement dessiné par du béton brut et une pelouse qui, à peine née, s’apprête à traverser son premier hiver.

Une start-up associative

Ce contraste entre l’agriculture et l’urbanité, c’est justement ce qui a poussé les fondateurs de Légumes Perchés à se lancer dans l’aventure: la déconnexion avec la nature dont nous sommes tous plus ou moins victimes. Car la société ne se contente pas de cultiver des légumes. Des fruits, aussi. Mais surtout, elle sème les graines d’un retour à la terre.

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Vainqueure du Prix SUD 2020 organisé par Le Temps, Légumes Perchés installe ses potagers sur les toits, parfois entre les immeubles, dans des cours de récréation des écoles ou des crèches. Et elle transforme ces lieux en espaces de rencontre et de sensibilisation. Mais avant d’être une start-up, Légumes Perchés était une association. Elle a vu ensuite naître, en janvier 2020, la Sàrl Légumes Perchés. Les deux entités continuent de vivre en parallèle. «C’est en attendant que soit créé un statut juridique adéquat pour ceux qui font de l’entrepreneuriat social», lance Thomas Verduyn.

Ce modèle hybride, ils y tiennent. La société regroupe la partie conception et la partie installation. L’association, à quelques exceptions près, englobe la partie éducative. Ce que les fondateurs appellent l’accompagnement. «Nous nous sommes promis de ne jamais nous limiter à l’une ou l’autre de ces activités, s’engage le fils d’agriculteur, titulaire d’un master en système d’information à HEC Lausanne. Nous ne voulons pas n’être que des dessinateurs devant un ordinateur, nous voulons avoir les mains dans la terre, être sur les chantiers.» Pas question, non plus, de renoncer aux ateliers et aux formations qu’ils distillent à des rythmes plus ou moins réguliers, en fonction des demandes et des mandats.

La teneur de ces ateliers et de ces formations, c’est Constantin Nifachev qui y réfléchit. Affublé de son bachelor en nutrition et diététique et de son expérience professionnelle dans l’éducation nutritionnelle, il imagine comment combiner techniques potagères et conscience environnementale.

Un prétexte pour faire connaissance

En plus de produire fruits et légumes localement «dans une zone qui reste malgré tout industrielle, nous avons été séduits par la possibilité de créer une dynamique sociale grâce à Légumes Perchés, indique Stefano Ginella, gérant de portefeuille chez Patrimonium, société à l’origine du quartier Oassis. Généralement, pour que les résidents fassent connaissance, il leur faut d’abord un prétexte.» Ici, les toits, la vue sur les montagnes, les bacs et les techniques potagères font donc office de fonds de commerce aux échanges et aux discussions entre voisins.

Tous les profils sont représentés. Des familles, des personnes âgées, des personnes vivant seules ou des couples. «Les gens découvrent le jardinage. Ou alors ils redécouvrent une activité qu’ils n’avaient pas pratiquée depuis bien longtemps», se réjouit Thomas Verduyn. A Crissier, la location des bacs, la terre, l’irrigation et l’accès à un coffre à outils coûtent 35 francs par mois. Pour les ateliers, la formation et les semences, cela varie entre 160 et 220 francs, pour six à douze sessions.

D’un point de vue commercial, les potagers de Légumes Perchés constituent une vraie plus-value, reprend Stefano Ginella. «Les régies avec lesquelles nous travaillons le mettent en avant. C’est avec ce genre de services que l’on peut se différencier.» Chez Patrimonium, on envisage donc sérieusement de réitérer l’exercice dans d’autres projets. Avec, notamment, «des surfaces plus grandes, qui seraient gérées par un agriculteur professionnel spécialisé, et pourquoi pas par Légumes Perchés».

A ce jour, la société a été mandatée une vingtaine de fois pour installer ses bacs. En 2020, la start-up aura réalisé un chiffre d’affaires légèrement inférieur à 100 000 francs. Suffisant pour rémunérer les quatre employés (3,5 équivalents plein-temps). Mais ce chiffre est amené à doubler, et pourquoi pas tripler en 2021, lance Thomas Verduyn. Sur le terrain en tout cas, les objectifs sont clairs: d’ici à deux ans, Légumes Perchés vise 1 hectare de production, au moins 7 projets sur les toits, 30 projets éducatifs, et le doublement, à 7 emplois, de son effectif.

Des bacs en mode hivernal

Sur l’un des toits du quartier Oassis, Constantin Nifachev nous sert de guide. Les bacs de 4 m² chacun sont préparés pour l’hiver. Certains locataires font pousser des légumes de saison, comme des épinards, des pois mange-tout, des raves ou du chou kale. D’autres ont opté pour de l’engrais vert ou un couvert végétal; phacélie, seigle ou blé d’automne. Deux des bacs sont particulièrement bien fournis. Ils sortent du lot, mais c’est normal: ce sont ceux que Légumes Perchés se réserve sur chacune de ses installations. «On y fait des tests, c’est notre centre R&D», résume en souriant Constantin Nifachev.

On le suggère en plaisantant à Thomas Verduyn, mais il acquiesce sérieusement: les principaux concurrents de Légumes Perchés, ce sont les panneaux solaires. A Crissier, ils se disputent l’espace disponible. Quatre toits en sont équipés, tandis que les trois autres sont jardinés. Et cette exposition toute particulière – au soleil et au vent – apporte son lot de particularités et de difficultés.

Mais il y a aussi de bonnes surprises. «Nous avons réussi à faire pousser des melons! Sans serre ni tunnel» se réjouit Constantin Nifachev. Des melons bios, locaux et, paraît-il, délicieux, qui mûrissent à moins de 500 mètres de l’un des principaux carrefours autoroutiers du pays… Déroutant. Au bon sens du terme.


Une innovation sociale décisive

Légumes Perchés a fait mouche. Si elle a remporté le Prix SUD 2020, alors qu’elle affrontait pourtant des concurrents de haut niveau, c’est grâce à son idée radicalement différente des deux autres finalistes.

La start-up bernoise Neustark, avec sa technique de remplacement du ciment par des gravats reconditionnés grâce à du CO2, et Insolight, avec ses panneaux solaires translucides dédiés à l’agrivoltaïsme, se positionnent dans des domaines industriels. Si ces dernières rencontrent le succès qu’elles méritent, elles pourraient, pourquoi pas, devenir des multinationales de la transition écologique. Légumes Perchés, elle, ne sera jamais une multinationale.

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Mais ce qui ressort des discussions qui ont suivi les auditions des trois finalistes, c’est que les membres du jury ont été séduits par son modèle d’affaires tourné vers l’innovation sociale plutôt que technologique. Et ils ont insisté: ces deux pans de la transition écologique ne sont pas à opposer. Travailler sur la conscientisation et la sensibilisation à l’échelle individuelle, c’est un premier levier de changement indispensable. «Dans leur genre, ce sont eux aussi des game changers», a surenchéri l’une des membres du jury.

Un jury féminisé

«L’une des membres du jury». C’est à souligner. Car l’an dernier, l’organisation du Prix SUD – et l’auteur de ces lignes en particulier – s’était engagée à féminiser un groupe d’experts exclusivement masculin. Promesse tenue, puisque le jury 2020 compte deux nouveaux membres, avec Juliana Pantet, directrice du parc d’innovation Y-Parc à Yverdon-les-Bains, et Nelly Niwa, directrice du Centre interdisciplinaire de durabilité de l’Université de Lausanne.

Parmi les trois autres experts sur les questions de durabilité que Le Temps a réunis, notons le remplacement d’Edgar Haldimann par son collègue Paolo Pizzolato, spécialiste de l’innovation au sein de Romande Energie, l’entreprise partenaire du prix depuis sa première édition, en 2018. Deux habitués de l’exercice complètent ce casting: Eric Plan, secrétaire général de Cleantech Alps, et Vincent Eckert, directeur de la Fondation suisse pour le climat.

Au sortir d’une finale qui s’est tenue le 23 novembre, le vainqueur a récolté quatre voix sur six. Dont celle des internautes, que nous avons sollicités une semaine durant, début novembre. Ils sont 1175 à avoir misé sur l’un ou l’autre des finalistes. Et Légumes Perchés a pu compter sur une récolte de 595 voix.

A revoir, les vidéos des trois finalistes:

monchange.ch