L’économie fait bloc pour défendre le négoce

Café, sucre, cacao, blé, maïs, riz, soja. Chaque jour, des milliers de tonnes de ces denrées alimentaires sont chargées et déchargées dans des camions, des trains, des bateaux. Acheminées d’un coin à l’autre de la planète, en fonction du jeu de l’offre et de la demande. Si la plupart des négociants achètent et vendent des marchandises réelles, d’autres acteurs se greffent dans ces affaires pour réaliser des coups financiers.

Et c’est l’irruption de ces intermédiaires qui irrite les initiants qui veulent lutter contre «la spéculation sur les denrées alimentaires», l’un des objets soumis au peuple le 28 février.

«J’ai vu les prix du riz augmenter de 50% en un jour»

Responsable à Genève de l’ONG FIAN, qui se bat pour le droit à l’alimentation, Léa Winter dénonce le «déplacement massif» des investissements vers les matières premières, après la crise financière de 2008. Des financiers ont alors flairé un nouveau filon. Pour la Genevoise, les effets de cette spéculation ont été désastreux: «J’étais alors en Haïti. J’ai vu les prix du riz augmenter de 50% du jour au lendemain.»

Mais, pour Patrick Odier, vice-président d’EconomieSuisse, «il faut différencier la spéculation de la manipulation des prix. La spéculation peut aussi avoir un effet positif pour des petits producteurs qui, grâce à certains instruments, peuvent assurer un prix de base à leur récolte.»

«Fausse bonne idée»

«C’est une fausse bonne idée d’essayer, poursuit le banquier genevois, de faire croire à une action efficace contre la faim dans le monde, comme le prétend cette initiative qui contient des mesures totalement inutiles à cet effet.»

Et, pour de nombreux acteurs économiques genevois, c’est bel et bien la place de négoce genevoise qui pâtirait de l’acceptation de l’initiative. «Le négoce représente 20% du PIB du canton, contre 17% pour le secteur bancaire et 8% pour celui de l’horlogerie», résume Pierre Maudet, conseiller d’Etat en charge de l’Economie. Et puis, poursuit-il, bien d’autres activités seraient aussi menacées car «le négoce ne représente pas uniquement le trading, mais aussi le shipping, le financement, la certification et d’autres métiers qui leur sont liés, à l’exemple des études d’avocats spécialisées dans ce domaine».

Le banquier Patrick Odier est tout aussi alarmé: «N’oublions pas que ces entreprises créent des emplois et paient des impôts en Suisse. Une insécurité réglementaire supplémentaire qui n’aura, en réalité, aucun effet sur la lutte contre la famine, pourrait faire vaciller un secteur que beaucoup d’autres pays rêvent d’attirer».

En cas d’acceptation du texte, «la Suisse deviendrait le seul pays de la planète à réglementer pareillement ce secteur, se désole encore Pierre Maudet. Ces entreprises iraient ailleurs. Ce domaine représente 35 000 places de travail en Suisse et 16 000 à Genève. Cela se traduirait par des pertes d’emplois et des pertes fiscales sans que cette initiative aboutisse à régler la question de la fluctuation des prix.» Il ajoute que l’initiative «touche très directement un secteur déjà fragilisé par la baisse des prix des matières premières et les incertitudes liées à la mise en place de «RIE 3»; la réforme de l’imposition des entreprises».

«Nous ne sommes pas naïfs. Il faudrait une législation internationale pour lutter contre la spéculation purement financière. Mais la Suisse pourrait déjà montrer l’exemple», argumente, pour sa part, Léa Winter. Comme d’autres ONG actives dans ce secteur, la Genevoise aimerait que les prix soient fixés, par exemple, par un organisme onusien comme la Cnuced. Une idée accueillie par une moue dubitative dans les milieux économiques, qui rétorquent que le meilleur arbitrage, c’est encore le marché, dynamisé par le jeu de l’offre et de la demande.



Assis devant une curieuse table sur laquelle tournent des tasses de café, Nicolas Tamari cesse un instant d’aspirer bruyamment le breuvage noir. «Tous les marchands spéculent!» lâche-t-il. Pour le patron du négociant en café Sucafina, dont l’origine remonte à 1905, l’initiative «dont l’idée de base est acceptable, est à côté de la plaque». Sur le papier, les initiants, conscients qu’une attaque contre les commerçants serait in fine dommageable pour les producteurs des pays en développement, ont exclu de leur ire «les contrats qui portent sur la garantie des délais ou des prix fixés pour livrer des quantités déterminées». Le problème réside sur le tri entre «bons» et «méchants» spéculateurs. Et sur le fait que les négociants doivent forcément s’appuyer sur des opérations de financement.

Quant aux paysans, depuis qu’ils se sont fixés sur leurs champs, ils n’ont eu de cesse de s’assurer face aux aléas pesant sur leur récolte: intempéries, gel, sécheresse, maladies, troubles. D’où la naissance de contrats à terme, leur permettant de vendre tout ou partie de leur récolte à un prix fixé à l’avance. «Si ce texte est adopté, je devrais me demander quel est l’avenir de mon entreprise, ici. Et que devrais-je répondre au producteur qui me propose de n’acheter que 50% de sa récolte aujourd’hui, et l’autre moitié plus tard, car le prix actuel ne couvre pas ses frais? Je ne peux pas te l’acheter de cette manière car tu spécules?»

Présente à Genève depuis 1977, Sucafina emploie 600 personnes dans une douzaine de marchés, et traite avec 60 000 caféiculteurs. Elle a décidé d’ouvrir les portes de sa PME.
Et d’expliquer son métier. Un exemple encore peu suivi par les géants tels que Cargill ou ADM.

«Pendant des décennies, ce secteur a peu fait parler de lui. Aux yeux de certains, il en est devenu suspect parce que discret. Mais ces acteurs de l’économie sont en train de changer: ils se montrent plus transparents, ce qui est le bienvenu», note de son côté Patrick Odier. (TDG)

(Créé: 14.02.2016, 19h11)