L'économie arbitre le sommet du climat

Derrière les plaidoyers vibrants des responsables politiques ayant accompagné, lundi à Madrid, l’ouverture de la réunion des pays signataires de l’accord de Paris sur le climat, les économistes refont tourner leurs modèles. Plus discrètes, leurs prévisions restent pourtant un corollaire indispensable à celles des climatologues: elles permettent d’estimer dans quelle mesure les objectifs climatiques peuvent être menés à bien sans engendrer une baisse importante du niveau de vie. Et, in fine, sans susciter un mouvement d’opposition massif.

Les modèles des scientifiques ont de leur côté répété, dans un récent rapport de l’ONU, que les rejets de CO2 progressent de 1,5% par an depuis le début de la décennie au niveau mondial et stagnent sans donner de signe de ralentissement dans les pays «développés» de l’OCDE. Alors qu’ils devraient baisser de près de 8% chaque année entre 2020 et 2030, pour espérer limiter le réchauffement à +1,5 °C. Il faudra choisir entre «espoir» et «capitulation», a prévenu lundi à Madrid, en ouverture de la COP25, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres.

Un défi autant économique que technologique

Un choix politiquement coûteux, en Suisse comme en Europe. Il y a un mois encore, Avenir Suisse mettait ainsi en garde contre le vote en 2021 par la population d’une mise en œuvre d’objectifs climatiques visant à réduire les émissions de CO2 de 100% en 2050. Corollaire d’un tel engagement selon le laboratoire à idées libérales? Augmentation «massive» de la taxe sur le CO2, vols intérieurs «interdits», taxe de 2 francs par litre sur les carburants…

«Choisir entre espoir et capitulation»

L’été dernier, le groupe d’experts de la Commission européenne a de son côté révélé les principales orientations de la stratégie visant à atteindre, d’ici au milieu du siècle, une activité «neutre» en carbone, secteur par secteur. La pierre angulaire en est l’électrification – notamment des moyens de transport – alors que les hydrocarbures n’y ont plus leur place, gaz naturel compris. L’Allemande Ursula von der Leyen, qui a pris les commandes, dimanche, de l’Union européenne, doit présenter dans dix jours des propositions très attendues. Le secteur automobile en fait déjà les frais et se prépare à vivre l’an prochain une récession annoncée de longue date.

La croissance face au CO2

Une étude des économistes de la banque Natixis montre pourtant qu’aujourd’hui le niveau de la croissance économique compatible avec une baisse annuelle de 3% des émissions de CO2 «est plus élevé que par le passé», dans les anciens pays industrialisés comme dans les nouveaux.

Il y a vingt ans, seule une crise économique de plus de 10% par an aurait été accompagnée d’un tel affaissement des émissions, qui, selon les scientifiques, permettrait au moins de limiter le réchauffement de la planète à 2 °C d’ici à la fin du siècle. À présent dans les pays de l’OCDE, même une activité atone – par exemple de 0,4% l’an dernier au lieu des 2,2% mesurés – permet de ne pas dépasser ce seuil. La clé de cette relation déclinante? Le «fort recul» de l’énergie nécessaire pour générer une même activité économique.

«Les États n’arrivent même pas à coopérer pour mettre en place un prix mondial, ou même européen, du CO2»

Basée à Genève, l’agence onusienne pour le commerce et le développement esquissait même il y a deux mois la possibilité de «gagner sur les deux tableaux» avec une croissance supérieure… en dépit du déclin des émissions de CO2. Dans son rapport, la CNUCED calcule qu’une augmentation annuelle des investissements verts de l’ordre de 2% de la production mondiale – environ 1700 milliards de dollars, «un tiers de ce que les États dépensent pour subventionner les combustibles fossiles» – pourrait «contribuer à une réduction globale des émissions de carbone d’ici à 2030».

«Réforme» du capitalisme

Économiste en chef de Natixis, Patrick Artus parle ni plus ni moins que de «réforme du capitalisme».

«La contribution des États à cette réforme est faible, ils n’arrivent pas à coopérer pour mettre en place des incitations – notamment un prix mondial, ou même européen, du CO2 – ce qui les conduit à reporter la responsabilité de l’évolution du capitalisme sur les entreprises; c’est irréaliste», prévient l’économiste. C’est là l’enjeu du sommet de Madrid et surtout des négociations de l’an prochain.

Créé: 03.12.2019, 09h58

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