Le synthétique effraie les diamantaires à Genève

Au cœur de la vieille ville, une bijouterie a pris une décision qui pourrait bousculer l’univers feutré de la joaillerie genevoise. La maison Agua de Oro propose désormais également des diamants synthétiques. Des pierres créées par l’homme aussi parfaites que leurs consœurs issues des terres, mais beaucoup moins onéreuses.


Aussi pure qu’un vrai

Les diamants synthétiques, «laboratory grown diamonds» en anglais, existent depuis longtemps. Ils ont jusqu’à présent surtout servi l’industrie, de l’aéronautique à l’électronique. Mais depuis peu les technologies sont capables d’en produire des versions aussi pures que le «Unique pink», un somptueux diamant rose poire offert aux enchères par Sotheby’s ce lundi à l’hôtel Beau-Rivage. Pour la joaillerie, qui vit de luxe et de rareté, les nouveaux venus engendrent un chambardement. Ils sont susceptibles d’arriver en masse et ils sont déjà trente pour-cent moins chers. Certains y voient une menace — les modèles des laboratoires auront une influence sur les prix des pierres naturelles, surtout celles de moindre qualité — d’autres une opportunité d’attirer une nouvelle clientèle.

«J’ai conscience de prendre un risque», admet Alfredo Arredondo, directeur de Agua de Oro. «Je ne sais pas comment la concurrence va réagir, je n’ai pas envie qu’on considère ces diamants comme des produits bon marché non plus.»

Dans le milieu, le sujet est tabou, en partie parce que certaines entreprises, qui ont investi dans des mines de diamants, ont beaucoup à perdre. Et leurs prix tendent déjà à baisser.

À la rue du Rhône, personne ne vend ce qui est associé à de la moins bonne qualité. «On n’en propose d’autant moins que la majorité de nos clients placent leur argent en achetant chez nous», indique un vendeur. «Je m’inquiète du fait que des diamantaires puissent présenter les diamants synthétiques comme des diamants, alors qu’il s’agit de faux», souligne de son côté Raoul Beck, directeur de DiamAlps à Genève.


Les ventes démarrent

Des faux? Tout le monde n’est pas d’accord. Selon les laboratoires de certification, ces pierres ont les mêmes caractéristiques optiques, chimiques et physiques qu’un diamant naturel.

Les versions synthétiques ont la cote depuis deux ans outre-Atlantique. Un cap a été franchi fin 2015 quand un acteur a annoncé avoir investi dans Diamond Foundry, un grand producteur. «Leonardo DiCaprio a stimulé les ventes, même en Europe», indique Thierry Silber, directeur de la société belge Madestones, leader du secteur en Europe. «Nos ventes, qui croissaient déjà avant, explosent depuis.» La présentation cet hiver à Baselworld d’un diamant synthétique bleu s’inscrit dans cette transition.

Si l’industrie hésite, les clients foncent. Leurs exigences de traçabilité se sont précisées, notamment après la sortie en 2006 de Blood Diamond, un film dans lequel DiCaprio joue un rôle clé. Or il est difficile de savoir d’où viennent les pierres, malgré les contrôles. Le souci de l’environnement préoccupe aussi et l’extraction de ces bijoux naturels pollue. «Les diamants synthétiques, on sait d’où ils viennent et ils sont écologiques; c’est ça, plus que les prix, qui a pu faire hésiter les clients jusqu’à présent, surtout les plus jeunes», selon Alfredo Arredondo.

Le directeur d’Agua de Oro, issu d’une famille de joaillier célèbre en Bolivie, estime qu’à Genève, le marché peut se développer. «En moyenne, le client aux Etats-Unis consacre deux à trois salaires mensuels à un diamant. Ici, c’est beaucoup moins.»

(TDG)(Créé: 08.05.2016, 21h53)