Le private equity croule sous les milliards

Environ 1000 milliards de dollars. C’est le montant des «munitions» dont disposent les gérants du private equity, qui investissent dans des entreprises non cotées. Cette somme correspond aux capitaux que des investisseurs ont apportés ou se sont engagés à apporter mais qui n’ont pas encore été investis. Cette dry powder – pour reprendre l’expression utilisée dans le jargon financier – atteint ainsi un sommet historique.

Les milliards du private equity continuent à faire les grands titres de la presse. Le 23 juillet, la Commission européenne a autorisé l’acquisition de 55% de Thomson Reuters par Blackstone, un poids lourd du secteur, pour 20 milliards de dollars (l’équivalent en francs). En mars, un autre géant, Carlyle, investissait 10 milliards de dollars pour reprendre les activités chimiques d’AkzoNobel.

Levées de fonds record

Ces puissants acteurs ont encore de quoi investir. Fin juillet, Carlyle annonçait avoir levé 18,5 milliards de dollars pour le plus grand fonds de son histoire, qui investira en Amérique du Nord. Dépassant son objectif de recevoir 15 milliards. En 2017, près de 700 milliards de dollars ont été versés dans des actifs non cotés (actions, mais aussi dettes et immobilier), un record, selon Hamilton Lane, une société de gestion américaine spécialisée dans les investissements non cotés.

Cette attractivité repose sur plusieurs tendances. De plus en plus d’investisseurs recherchent du rendement, alors que les marchés actions sont incertains et que les taux d’intérêt sont bas voire négatifs. Or les actifs non cotés ont surperformé les actifs cotés sur les dix dernières années. Selon Hamilton Lane, le private equity (hors crédit et actifs réels) a atteint une performance annualisée de 8,9%, pour une volatilité annualisée de 14,6% sur cette période. Alors que les actions américaines ont atteint 7,3% et 16,9% respectivement, les hedge funds 3% et 7,5%, et les obligations d’Etat 3,4% et 8,1%. La superformance a été moins marquée ces dernières années, lorsque les actions américaines ont vécu l’un de leurs plus grands marchés haussiers.

Réticences levées

Cette perspective de gain l’emporte sur les réticences traditionnelles liées au private equity: les mises de départ sont élevées (en millions) et immobilisées pendant une longue période. Les investisseurs passent même outre le coût de l’accès au private equity. Sur les 20 dernières années, cette discipline a dégagé la meilleure performance annuelle parmi les différentes classes d’actifs, à 19,3%, mais aussi les frais les plus élevés, à 7%. Dans le même temps, les actions ont progressé de 8,2% et rapporté 0,04% aux gérants, tandis que l’immobilier atteignait 7,2% et 2,11% respectivement, toujours selon Hamilton Lane. Pour les cinq prochaines années, Credit Suisse s’attend à ce que le private equity soit la classe d’actifs la plus performance, avec 8% par année, devant les actions asiatiques et émergentes (7,5%) et l’immobilier européen (7%).

Face à cet engouement pour le private equity, les gérants du secteur ont investi environ 1% de leurs avoirs au cours du dernier trimestre de 2017, alors que ce rythme dépassait 5% en 2006, révèle une étude du fournisseur de logiciels Efront, récemment relayée par le Financial Times. L’étude montre aussi qu’ils ont rendu davantage d’argent à leurs clients, à hauteur de 3,5% au cours du dernier trimestre 2017, un niveau presque record et jamais vu depuis 2006.

Valorisations élevées

Partners Group, l’un des grands acteurs mondiaux du secteur, a mentionné des valorisations «élevées» sur le marché du private equity, lors de ses résultats semestriels publiés en juillet. La société zougoise a reçu pour 6,2 milliards d’euros (67 milliards de francs) d’engagements de la part de ses clients au premier semestre, et a investi pour 7,7 milliards de dollars (l’équivalent en francs). Supervisant 67,1 milliards d’euros d’avoirs, Partners Group affirme avoir conclu 40 transactions sur cette période, sur plus de 1400 projets analysés. Soit un taux de rejet de 97%. Sur l’année 2018, l’entreprise s’attend à recevoir de 11 à 14 milliards d’euros d’engagements de la part de ses clients.

Les prix ont augmenté dans le private equity, mais il faut relativiser, estime Lukas Erard, responsable du service aux clients pour le private equity chez Credit Suisse: «L’afflux de liquidités n’a pas concerné que cette classe d’actifs, mais l’ensemble des marchés, ce qui a poussé les valorisations à la hausse.»

Autre facteur à prendre en compte: de plus en plus d’entreprises restent en mains privées, même si elles sont valorisées en milliards, poursuit le spécialiste, faisant allusion aux licornes, ces sociétés souvent actives dans les nouvelles technologies comme Uber ou Airbnb, qui ne sont pas entrées en bourse. «Investir dans ces entreprises est aussi devenu plus difficile et coûteux, ce qui explique que les volumes de transactions ont beaucoup augmenté ces dernières années», relève Lukas Erard.

Trois ans pour investir

En revanche, les acteurs du private equity mettent toujours le même temps pour déployer les capitaux qu’ils ont levés: trois ans environ, ce qui correspond à la moyenne historique, selon Hamilton Lane. Ce n’est pas surprenant, observe encore Lukas Erard: «Investir dans du private equity prend au moins quatre à cinq ans, ce qui permet une meilleure diversification, et on a de meilleures perspectives de rentabilité sur l’ensemble d’un cycle économique.» Il faut remonter au pire de la crise financière pour trouver un rythme d’investissement plus lent, relève encore Efront.

L’inflation des prix dans le private equity résulte de plusieurs autres facteurs. D’une part, la concurrence entre acteurs du secteur, dont les clients sont davantage tentés par cette classe d’actifs ces dernières années, à la recherche de rendement. D’autre part, les fusions-acquisitions effectuées par les entreprises non financières, qui rachètent des concurrents, parfois grâce aux importantes liquidités dont elles disposent.

Eviter la cohue

Pour contrer cette inflation, une solution consiste à éviter la cohue. Chercher des opérations qui attirent moins d’acheteurs potentiels, car elles ont été moins rendues publiques, par exemple. Certains acteurs comme le groupe Carlyle visent ainsi des types de ventes précis, par exemple des corporate carve-outs, lorsqu’une entreprise cède une de ses filiales ou une de ses activités.

Une autre option consiste à miser sur le réseau des gérants qui connaissent des entreprises depuis des années voire des décennies, pour savoir avant tout le monde laquelle veut vendre. Dans sa sélection de gérants de private equity, Credit Suisse, par exemple, se concentre sur des acteurs de taille moyenne, qui visent des sociétés valorisées entre 50 et 500 millions, voire un peu plus. De manière générale, malgré le boom du secteur, les acteurs du private equity dépensent donc leur argent avec sagesse.

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