Le dossier électronique du patient entre craintes et espoirs

Un patient, un numéro, un dossier médical, accessible dans toute la Suisse. La formule est simple, sa réalisation beaucoup plus complexe. Entrée en vigueur en avril dernier, la loi fédérale sur le dossier électronique du patient (DEP) accorde aux hôpitaux un délai de trois ans pour être équipés. Les patients restent libres d’adhérer au système. Pas d’obligation pour le secteur ambulatoire non plus.

Mais pour les établissements hospitaliers, 2020, c’est demain. A part Genève qui a pris une longueur d’avance avec le déploiement, en 2013, de MonDossierMedical.ch, la plupart des cantons en sont encore à se demander avec qui collaborer, quel système adopter, pour quels coûts et comment exploiter au mieux ce nouvel instrument.

Lire aussi: Dossier électronique du patient: «C’est un changement fondamental d’approche»

Les bienfaits du système

Personne ne conteste l’intérêt du projet. Imaginez un cas d’urgence. Le médecin prenant en charge le patient qui a été dirigé vers l’hôpital le plus proche a immédiatement les informations dont il a besoin: groupe sanguin, réactions allergiques, traitements en cours, antécédents médicaux, plan de vaccination. Dans le pire des cas, il peut prendre connaissance d’éventuelles directives anticipées ou du consentement au don d’organes. Autre exemple, celui d’un malade chronique. Un diabétique, par exemple, pourrait inscrire lui-même ses taux de glycémie dans son dossier.

Ne reste plus qu’à mettre ces belles paroles en musique. Joies du fédéralisme, il n’y aura pas un seul modèle de dossier électronique du patient, ni de grand centre national chargé du stockage et de la circulation des données. Le système sera décentralisé. Aux cantons de s’organiser. Des regroupements sont cependant en discussion. Au final, la Confédération table sur une quinzaine de communautés, indique Adrian Schmid, responsable de eHealth Suisse, le centre de compétences et de coordination de la Confédération et des cantons.

Balbutiements romands

En Suisse romande, une communauté intercantonale est en train d’être créée pour travailler autour d’une solution commune. «On souhaite éviter l’éparpillement des moyens, c’est-à-dire mutualiser l’infrastructure. Ça prend du temps, surtout que chaque canton devra ensuite avaliser nos choix antérieurs. Mais, sur le long terme, nous serons tous gagnants», explique Aurélie Rosemberg, directrice des projets stratégiques transversaux au sein de la Direction générale de la santé du canton de Genève.

Le DEP soulève des questions juridiques, éthiques, financières… mais surtout techniques. Ou comment faire en sorte que le dossier de M. Berset, ouvert à l’Hôpital cantonal de Fribourg, puisse être lisible si le patient devait être transféré au CHUV à Lausanne. En résumé, la tuyauterie doit être reliée et les robinets installés pour que les données puissent couler à l’intérieur. Tel est l’intérêt et le cœur même du DEP: partager les mêmes informations afin d’améliorer la qualité des soins, d’éviter les redondances et d’augmenter la sécurité.

Grande concurrence

On n’y est pas encore. Fin septembre, eHealth Suisse a ainsi organisé le premier «Projectathon» sur le Campus Liebefeld, près de Berne. Près de 80 spécialistes en informatique travaillant dans 16 entreprises, tous fournisseurs de solutions pour le fonctionnement du DEP, y ont participé. 251 tests ont été effectués. Plusieurs exercices au programme: ouverture d’un dossier avec authentification du patient, consultation d’un document par un professionnel, enregistrement d’un document. 159 tests ont été validés. Les résultats permettront à chacun d’améliorer leurs produits en vue de la certification finale. «C’est un peu tôt pour faire un premier bilan, indique Pedro dos Santos, expert eHealth à Elca, société de services IT. Nous venons de prendre connaissance des spécifications techniques que la Confédération exige. A ce propos, le Projectathon a permis un échange intéressant. De nombreux points ont été éclaircis.»

Etonnant de retrouver tous les acteurs dans une même pièce, suant sur les mêmes exercices. Car, en réalité, les entreprises se livrent une concurrence acharnée pour entrer dans ce marché. Parmi elles, on trouve notamment Swisscom, La Poste et la Coopérative professionnelle des pharmaciens suisses (Ofac). Et une multitude de sociétés informatiques gravitent autour d’elles, proposant qui des développements du DEP, qui des solutions partielles. L’enjeu financier est de taille. Dans un numéro spécial datant de 2011, La Vie économique a évalué les investissements nécessaires à 1,5 milliard de francs suisses sur vingt ans.

Après son appel d’offres, Zurich a choisi Swisscom. Les Grisons travailleront avec La Poste. Genève a également confié MonDossierMedical.ch à La Poste, pour un coût de développement d’une vingtaine de millions de francs suisses. Mais la communauté romande n’a pas encore dit son dernier mot quant au choix final.

Le défi de la simplicité

«Le Projectathon a permis à tous ces intervenants d’échanger au-delà des considérations commerciales, raconte encore Pedro dos Santos. Il s’agissait d’une rencontre technique et le technicien a une préoccupation: il faut que ça fonctionne et, en cas de problèmes, il faut trouver une solution.» Sa société, Elca, a un mandat de La Poste. L’expert suit donc avec attention l’implantation du DEP en Suisse. Et il voit déjà poindre un nouveau défi: «La spécification technique, c’est une chose. Mais le prochain défi à relever sera d’un tout autre ordre. Pour les médecins et les patients, il faut que le système présente les données de manière claire, précise, complète… et conviviale.» Mais est-ce compatible?


Par cybersanté (eHealth) on entend toutes les prestations sanitaires utilisant des moyens électroniques pour améliorer les processus et le flux d’informations et donc optimiser la mise en réseau des personnes et organisations concernées parmi lesquelles figurent les patients, les médecins, les thérapeutes, les assurés et les assureurs, les laboratoires, les pharmacies, les hôpitaux et les soignants.

L’objectif est d’améliorer la sécurité, la qualité et l’efficacité dans le domaine de la santé, et ainsi, à plus long terme, de contribuer à stabiliser les coûts de ce secteur. Le Conseil fédéral a adopté en juin 2007 déjà une stratégie «cybersanté», dont la mise en œuvre du dossier électronique du patient (DEP) est la pièce centrale.

Le terme regroupe aussi quantité de projets et d’intervenants, comme la télémédecine, l’information aux patients, la littérature sanitaire ou l’éducation à la santé.

monchange.ch
Send money abroad