Le Credit Suisse fait peur aux investisseurs

Il y a comme un caillou dans la chaussure. Des signes peu rassurants sont apparus du côté du Crédit Suisse à la suite des secousses qui ont agité les marchés financiers le mois dernier. La grande banque doit faire face à la défiance de financiers peu enclins à acheter ses emprunts. «À voir les marchés obligataires, les investisseurs estiment qu’il y a des risques à son bilan», analyse Anton Sussland, conseiller en placements à Genève.

Le prix des obligations du Crédit Suisse, orienté à la baisse, est le reflet de ces inquiétudes. Cela a une conséquence directe. La banque doit débourser davantage pour attirer du cash. Alors qu’elle pouvait encore emprunter début mars à un taux légèrement négatif, il doit dorénavant payer 1,67% pour lever de l’argent à 10 ans. En clair, les rendements se tendent sur ses obligations, alors que les taux de la Confédération restent, eux, négatifs. «Le Crédit Suisse doit aujourd’hui payer 2% de plus que la Confédération pour emprunter, contre une différence de seulement 0,3% le mois dernier», détaille le conseiller.

Ballon d’oxygène

Ceci est étonnant à l’heure où la BNS ouvre aux banques le robinet de la liquidité et où le Conseil fédéral assouplit les règles relatives aux fonds propres pour les crédits immobiliers. «Cette mesure accroît la marge de manœuvre dont disposent les banques pour octroyer des crédits», écrit le gouvernement. Mais ce ballon d’oxygène n’a pas forcément rassuré les investisseurs.

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La position du Crédit Suisse paraît aussi difficile comparée à celle d’autres établissements. Jauge de risque, le spread de crédit sur ses obligations, soit le coût pour contracter une assurance sur ces dernières, a fortement grimpé ces derniers temps (voir graphique). Il culmine aujourd’hui à près de 140 points de base, soit à un niveau proche de celui des banques italiennes et de la Deutsche Bank.

On sait que les bilans des établissements de la Péninsule regorgent de prêts à risques, alors que le géant allemand se trouve en mauvaise situation financière depuis longtemps, hanté par les fantômes de la crise financière de 2008. «Le niveau du crédit spread est inquiétant», soupire un gros investisseur, souhaitant rester anonyme.

Qu’est-ce qui peut nourrir ces craintes? Certains redoutent que le Crédit Suisse ne soit trop exposé aux instruments financiers à levier aux États-Unis. Cela pourrait être lié aux affaires réalisées sur le très lucratif (et très spéculatif) segment de la dette des entreprises à risque. Ce créneau a vu les volumes exploser ces dernières années. «Avec la crise du coronavirus, le marché du leverage lending (ndlr: prêts accordés par une institution financière à une entreprise à fort endettement), caractérisé par les produits à levier de type CLO (ndlr: collateralized loan obligation), est totalement illiquide et a chuté, relève l’investisseur soucieux d’anonymat. Le Crédit Suisse fait partie des acteurs de poids dans ce domaine.»

En 2018, l’établissement figurait au troisième rang des facilitateurs dans les opérations de «leverage lending» aux Etats-Unis, à hauteur de 57,7 milliards de dollars, juste derrière JP Morgan et Goldman Sachs, selon le magazine Forbes. «On sait que la banque d’affaires du Crédit Suisse, présente dans le fixed Income (ndlr: marché des taux d’intérêt), a un profil de risque plus marqué que celui d’UBS, ce qui se reflète sur son spread de crédit qui grimpe en temps de crise», confie Loïc Bhend, analyste financier de Bordier à Genève.

Les soucis potentiels? «Sortir de ces marchés illiquides ou devoir absorber au bilan des produits issus du leverage lending, qui n’auraient pas été vendus, obligerait les établissements à réaliser de grosses pertes», affirme Anton Sussland. On redouterait presque un remake de la crise de 2008, où des produits similaires, mais à destination du marché immobilier, avaient mis le feu aux poudres.

Gros clients sollicités

Autre élément étonnant, le Crédit Suisse vient de lancer une campagne auprès de ses gros clients (institutionnels, family offices, etc.) en leur proposant de bloquer du cash, pendant 12 à 18 mois, offrant en contrepartie un généreux taux d’intérêt de 1% en moyenne.

Si cette soif de cash paraît troublante, le Crédit Suisse se veut rassurant. Il n’y aurait aucun problème de trésorerie. «Nous avons un bilan solide, nous sommes bien capitalisés, nous pratiquons une gestion conservatrice des liquidités et nous continuons à avoir un bon accès aux marchés des financements, souligne Katrin Schaad, porte-parole de l’établissement. Compte tenu de tous ces facteurs, nous sommes en mesure de soutenir nos clients et d’effectuer des transactions avec eux dans le monde entier».

Inquiète la FINMA, l’Autorité de surveillance des marchés financiers? «Dans la situation actuelle, caractérisée par la volatilité des marchés financiers et le ralentissement de l’économie mondiale, les banques et les compagnies d’assurances ressentiront de plus en plus la pression sur leurs portefeuilles de prêts et leurs investissements», répond son porte-parole Tobias Lux. Mais ce dernier se veut positif. «Les établissements financiers suisses étaient cependant bien préparés aux actuelles turbulences du marché et sont bien armés pour faire face des scénarios de crise aiguë.» La suite nous dira s’il n’y avait effectivement aucun trou dans la semelle.

Créé: 09.04.2020, 21h09

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