L’argent, encore mieux que l’or?

L’attention des stratégistes se porte progressivement sur l’or et l’argent. Les raisons sont nombreuses. «La première est celle d’une diversification des portefeuilles à un moment où 15 000 milliards de dollars d’obligations offrent un rendement négatif», déclare Olivier Rigot, associé gérant auprès d’EMC Gestion de fortune, à Genève. Comme tout l’or extrait correspond à seulement 6000 milliards de dollars, il suffit d’un léger accroissement de la demande pour que les prix du métal jaune s’emballent.

«Les cycles des métaux précieux sont particuliers. La hausse est d’abord lente, elle s’accélère et finit par être exponentielle, avant une chute et une longue hibernation», poursuit le gérant. «L’intérêt des clients est à nouveau plus marqué actuellement», constate-t-il. Olivier Rigot apprécie aussi le caractère de protection de l’or contre une démonétisation de la monnaie à la suite des politiques accommodantes des banques centrales.

Un indicateur technique prometteur

L’argent a peut-être de meilleures cartes en main que l’or. Le rapport entre l’once d’or et celle d’argent est un signal technique particulièrement observé par certains analystes en métaux précieux. Or il indique un changement de tendance majeur. Après des années de hausse, il a atteint un pic de 91 en juillet dernier, signifiant qu’il fallait 91 onces d’argent pour une once d’or. Depuis lors, il est légèrement redescendu, à 85. Or quand ce rapport baisse, il en résulte généralement une évolution positive des métaux précieux à moyen terme, indique Sean Brodrick, l’auteur de la lettre spécialisée Wealth Wave.

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Le principal intérêt de ce rapport consiste à préciser le meilleur moyen de l’investissement en métaux précieux, selon le spécialiste du négoce en métaux précieux GSI Exchange. Vu que les mouvements de l’argent sont habituellement plus forts que ceux de l’or, à la hausse comme à la baisse, l’investisseur haussier sur les métaux précieux préférera donc le premier. Il est vrai aussi que cette volatilité effraie certains investisseurs institutionnels et réduit l’attrait de «l’or du pauvre» auprès des caisses de pension, note Giovanni Staunovo, analyste en métaux précieux auprès d’UBS.

De Rome à nos jours

Le rapport entre l’or et l’argent n’a cessé d’évoluer dans l’histoire et de s’écarter de celui qui prévaut dans la nature. Sur la croûte terrestre, il est de 17,5 à 1, selon Brodrick. A l’époque romaine, l’empereur Auguste avait mis sur pied un système monétaire basé sur le trimétallisme. L’aureus pèse alors 8 grammes d’or et son rapport avec le denier d’argent est d’un vingt-cinquième. Les choix et réformes ne cesseront de se modifier par la suite, en fonction des difficultés de production et de la géopolitique. Par exemple, en 1661, en raison d’une pénurie d’argent-métal, le banquier Johann Palmstruch introduit le premier billet de banque en Europe.

Au XXe siècle, le rapport est en moyenne de 47 à 1 et ces vingt dernières années de 60 à 1, selon Brodrick. Mais sur les marchés financiers, la valeur de chaque métal est fonction d’autres facteurs, parfois émotionnels, si bien que le rapport entre l’or et l’argent varie fortement.

Nette hausse en 2019

Actuellement, la tendance est haussière pour l’or, avec un gain de 26% en dollars sur un an et de 17% depuis le début de l’année. Elle l’est aussi, mais dans une moindre mesure, pour l’once d’argent, avec une progression de 13% depuis cinquante-deux semaines et depuis le début janvier. Les gains de l’argent sont inférieurs à cause de la fermeté du dollar, selon les experts. Mais il faut relativiser cette variation par rapport au plus haut de 2011. L’argent est en baisse de 65% depuis son sommet d’il y a neuf ans, alors que l’or ne se traite que 18% en dessous du plus haut.

L’once d’argent, actuellement à 17,70 dollars, devrait grimper à 20 dollars au premier semestre 2020 et même à 20,50 dollars au second semestre 2020, prévoit UBS. La grande banque appuie son argumentation sur la perspective d’une poursuite de la baisse des taux d’intérêt réels aux Etats-Unis, sur le renversement de tendance du dollar, qui devrait se déprécier, et sur le ralentissement économique.

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Or la demande en provenance de l’industrie correspond à 60% du total de la demande d’argent, contre 10% seulement pour l’or. Les besoins en argent proviennent des composants électriques (plus de 20%), de la bijouterie/joaillerie (20%), des pièces et lingots (18%) et de plus en plus de l’industrie photovoltaïque (8%), indique Giovanni Staunovo. L’argent est également perçu comme une protection contre une baisse des actions.

Soutien des ETF

Les ETF soutiennent la reprise des métaux précieux. Ils ont acheté 105 millions d’onces d’argent cette année, ce qui correspond à une hausse de 20%, pour une valeur totale de 11 milliards de dollars. Ces fonds indiciels cotés ont également accumulé 81 millions d’onces d’or, en hausse de 15%, selon l’agence Bloomberg. La baisse des taux d’intérêt américains devrait soutenir les métaux précieux, selon UBS. Ceux-ci devraient aussi profiter des incertitudes liées au conflit commercial entre la Chine et les Etats-Unis et du ralentissement économique, notent les stratégistes.

La demande institutionnelle croît. La Banque de Chine a ajouté 100 tonnes d’or à ses réserves depuis décembre dernier. Pékin a besoin de diversifier ses avoirs en dehors du dollar, selon les stratégistes. Sur le plan mondial, les banques centrales ont accumulé 374 tonnes d’or rien qu’au premier semestre de cette année, si bien que la demande est au plus haut depuis trois ans, selon le World Gold Council. «L’investisseur qui cherche à diversifier ses avoirs par l’achat de métaux précieux suit donc le même comportement que les banques centrales», indique Olivier Rigot.

Baisse de la production

L’offre d’argent est par contre à la peine. On observe une baisse de la production de la part des trois principaux producteurs, soit le Pérou (-10%), le Chili (-7,2%) et le Mexique (-4%). Si la tendance se poursuit, la production pourrait atteindre 840 millions d’onces cette année, contre 855 millions l’an dernier.

Les plus optimistes rappellent que le rapport entre l’or et l’argent s’est élevé à 14 le 2 janvier 1980. Sur cette base, le potentiel paraît majeur. Selon le consultant en négoce en métaux précieux GSI Exchange, le rapport entre l’or et l’argent est resté à 16 pendant des milliers d’années, pourquoi devrait-il être aussi élevé qu’aujourd’hui?

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