L’arc lémanique rattrape Zurich et Zoug

C’est une recomposition de la topographie helvétique – du moins celle qui apparaît dans les lunettes des multinationales – que promet un classement de Credit Suisse. Imposée à la Suisse d’ici à 2020, la suppression des faveurs fiscales accordées à nombre de sociétés étrangères – et la remise à plat de la taxation des entreprises qu’elle suppose dans les cantons – va rebattre les cartes de l’attrait économique des régions du pays.
Les économistes de la banque ont esquissé mardi ce à quoi pourrait ressembler le paysage fiscal par la suite. Leur dernière étude sur la «qualité de localisation» montre ainsi qu’une ville de Bâle acceptant d’unifier son imposition des sociétés à 13,04% deviendrait le deuxième canton le plus attractif en 2025, coiffant Zurich au poteau.

Bâle et Genève, le retour

Autre changement majeur, Genève. Si l’abaissement du taux d’imposition de toutes ses entreprises à 13,79% – en compensation de la fin des régimes «spéciaux» – est accepté par sa population, le canton du bout du lac verrait sa position progresser de neuf places. Au point de se situer, en 2025, au quatrième rang national, juste derrière… Zurich.
Dans ce grand mercato, Vaud, qui occupe actuellement la dix-septième place, progresserait de quatre rangs. Des différences considérables apparaissent cependant au sein du canton. Ainsi, dans un classement parallèle comparant 110 agglomérations, l’attractivité de Nyon pointe au 25e rang cette année, loin devant Genève, qui figurait au 37e rang, et Lausanne, qui occupait la 44e place. Yverdon arrivait de son côté en 76e position.

«Les régions actuellement championnes de l’imposition des entreprises seront dépouillées de leur avantage relatif, au moins en partie», résument les auteurs de l’étude. Exception notable, Zoug, dont l’étoile ne faiblirait pas auprès des «traders» et prestidigitateurs en cryptodevises.

Aux électeurs de trancher

En matière d’économie, toute prédiction reste à prendre avec des pincettes. Surtout si elle dépend à ce point de la politique, dix-huit mois après le rejet sec d’une première réforme de la taxation des entreprises, la «RIE III». Ce classement intercantonal suppose en effet que le Peuple acceptera en mai 2019 la nouvelle mouture de la réforme fiscale d’abord au niveau fédéral – un temps appelée «PF17», et maintenant couplée à la réforme du financement de l’AVS. Puis que tous les cantons fassent de même, à leur niveau.

Tous les cantons sauf un: celui de Vaud, où la question est réglée, le nouveau système entrant en vigueur dès le 1er janvier prochain. Ce qui rendra son attractivité encore plus forte l’année prochaine, avant le retour dans le peloton promis par Credit Suisse pour 2025.

Revers en Suisse centrale

Davantage qu’une description précise de l’avenir, ce classement permet d’anticiper le basculement des rapports de force entre régions. «Le rôle joué par la fiscalité dans l’attractivité des différents cantons entre eux deviendra moins important, laissant la part belle à d’autres facteurs – accès à un aéroport ou facilité à recruter», explique Jan Schüpbach, économiste de Credit Suisse. D’autant qu’«il deviendra encore plus difficile pour les cantons de diminuer davantage leur taxation si la réforme passe au niveau national».

Si elles se concrétisent, ces réformes favoriseront avant tout les grandes agglomérations. Au détriment, par exemple, de petits cantons de montagne de Suisse centrale, dont beaucoup ont joué à fond la carte de la concurrence fiscale. Exception notable? Zoug, dont l’étoile ne faiblit pas – la proximité de la métropole zurichoise et de son aéroport compensant une attractivité fiscale moins éclatante.

Attrait intact en Europe

Qu’en pensent les fiscalistes, chargés notamment de «vendre» la Suisse auprès des multinationales? «Si ces réformes sont entérinées par le vote populaire, le pays présentera une taxation quasi unifiée des bénéfices – entre 12% et 15% – très attractive par rapport au reste de l’Europe, si l’on exclut quelques îlots fiscaux», réagit Thierry Boitelle, associé au sein du cabinet Bonnard Lawson à Genève.
Le Luxembourg, dont le taux d’imposition dépasse les 25%? La réforme fiscale ne passe toujours pas la rampe et ses régimes fiscaux spéciaux le font ressembler «à la Suisse d’il y a cinq ans». L’Irlande et ses 12,5% d’impôts? Ils ne s’appliquent «pas à tous les revenus». Reste la Hongrie et ses 9%. Mais quelle multinationale rêve de Budapest en ce moment?

Cointrin, le joker

Il n’y a cependant pas que les impôts dans la vie des entreprises, et le classement établi par Credit Suisse intègre également des éléments plus difficilement chiffrables. Comme la facilité à recruter sur places du personnel spécialisé. Ou la proximité d’un aéroport international.

Chassez le fisc, il revient cependant par la fenêtre. «Attention, quand on parle de fiscalité, il n’y a pas que la taxation des entreprises; les dirigeants de sociétés regardent également l’imposition des revenus et du patrimoine auxquels ils seront les premiers soumis», souffle Thierry Boitelle.

Ce qui promet, à l’en croire, quelques jolis débats au sein des grandes groupes zurichois – par exemple ses banques. Faudrait-il fuir une métropole où la taxation des bénéfices restera l’une des plus élevées, pour le bien de leurs actionnaires? Ou y rester et bénéficier d’une imposition sur les revenus atteignant une fraction de celle en vigueur par exemple à Genève… pour le bien de leurs dirigeants? (TDG)

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