L’ancien «auditeur de la nation» condamné pour délit d’initié

Seul devant le juge – son avocat et lui ont rompu à l’ouverture du procès –, Daniel Senn prend quelques notes pendant que le Tribunal pénal fédéral lui annonce son jugement: coupable de délit d’initié. Ce verdict, rendu jeudi à Bellinzone, condamne l’ex-associé de KPMG à 160 jours-amendes à 430 francs avec sursis, en plus d’une amende de 5000 francs. Soit un peu moins que les demandes du Ministère public de la Confédération (MPC), qui a enquêté plusieurs années pour ce cas, surnommé «Loriot» – du nom de cet oiseau au chant reconnaissable.

L’affaire remonte à 2011. En tant que réviseur principal de Julius Baer, Daniel Senn a alors eu vent du projet de la banque d’acquérir Sarasin. Et pas par hasard: le sujet est mentionné au cours de plusieurs réunions (où sa présence a été établie), y compris à la Finma. L’expert-comptable s’est empressé de contacter son banquier, qui a acheté des actions de Sarasin à sa demande. Puis il a doublé la mise quelques jours plus tard, avant de déplacer les fonds sur les comptes de ses enfants.

Faute «considérable»

L’enquête du MPC a montré que Daniel Senn a pu enregistrer un bénéfice comptable de 30 000 francs. Car lorsque Julius Baer a rendu son intention publique, le titre a bondi. A la fin, c’est la banque Safra qui a fusionné avec l’établissement bâlois, mais le mal était fait. Des montants limités? Le juge souligne néanmoins une «faute considérable», un coupable qui a «saisi sa chance d’une façon égoïste» et des investisseurs dont l’égalité des chances a été «considérablement affectée». Daniel Senn devra payer aux autorités fédérales une créance compensatoire pour ce gain en plus des frais de procédure de 13 000 francs.

A Bellinzone, pendant que Daniel Senn écoute son jugement le condamnant aussi pour avoir donné de fausses informations à l’Autorité fédérale de surveillance en matière de révision sans ciller, l’UDC peut jubiler. Peu importe le sursis, c’est une victoire pour quelques cadres de la droite populiste, qui ont gardé une dent contre l’ex-associé de KPMG.

Rien à redire sur Philipp Hildebrand

Surnommé l’«auditeur de la nation», il a été au cœur de plusieurs grands scandales économico-politiques suisses. En particulier de l’affaire Hildebrand, en 2012, du nom de l’ancien président de la Banque nationale suisse. Engagé à l’époque pour examiner les transactions du directoire de l’institution, Daniel Senn n’avait rien trouvé à y redire. Y compris parmi celles de Philipp Hildebrand. Conclusion déplaisante pour les cadres de l’UDC qui, même l’ancien président parti, lui en voulaient toujours.

Lire aussi: L’auditeur de Philipp Hildebrand accusé de délit d’initié

L’ex-conseiller national Christoph Mörgeli (UDC/ZH) a lancé la charge, publiant notamment en mars de la même année un commentaire dans la Weltwoche qui mettait en cause ce «bizarre auditeur» dont le travail n’était qu’une «farce». L’étendue des transactions examinées n’est pas assez grande, estimait-il. Contacté ces jours, Christoph Mörgeli n’a pas répondu à nos questions. Il s’est pourtant donné la peine d’assister à l’ouverture du procès, en juillet dernier.

Plusieurs affaires

Il n’y a pas que l’affaire Hildebrand qui a opposé Daniel Senn à l’UDC. Cette dernière a également soutenu le banquier Oskar Holenweger, soupçonné de blanchiment, dans ses demandes de réparations à la Confédération et à… Daniel Senn. Il était chargé de la liquidation de sa banque au début des années 2000.

Daniel Senn en a d’ailleurs profité pour dénoncer une campagne contre lui, se disant victime d’une vengeance de la part du stratège et de son parti. Sans que cela change grand-chose au fond de l’affaire.

Il a été associé pendant plusieurs années chez KPMG, avant de quitter le cabinet abruptement, en janvier 2013. Il a également perdu sa licence de réviseur, retirée par l’Autorité fédérale de surveillance en matière de révision. Avant que l’affaire ne tombe entre les mains du MPC.

monchange.ch