L’agrotech veut cultiver la graine environnementale

Ils s’appellent souvent Ag-ceci ou Agro-cela, développent des technologies destinées au secteur agricole et ont souvent pour point commun d’être peu connus du grand public. Alors que les multinationales ne parlent plus que de «responsabilité environnementale» et que les fenêtres marketing tournent toutes au vert, de nouveaux acteurs investissent peu à peu le terrain des agrotechs. La Suisse n’y coupe pas.

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Dernier événement marquant du secteur: l’automne dernier, Indigo a levé 250 millions de dollars, auprès notamment du fonds souverain dubaïote. L’ancienne start-up développe des microbes destinés à améliorer les rendements agricoles et, à terme, se passer de fertilisants et d’engrais. Elle pèse désormais quelque 3,5 milliards de dollars.

Un tracteur nommé Indigo

«L’agriculture est la dernière grande industrie à ne pas avoir été impactée par les nouvelles technologies et les nouveaux modèles d’affaires», déclarait en septembre son directeur David Perry. Né dans une famille rurale de l’Arkansas, l’entrepreneur est en train de transformer la société de Boston en moteur et emblème du secteur agrotech.

Parmi ses premiers investisseurs, on retrouve l’ancien patron de Nestlé Peter Brabeck-Letmathe, qui se montrait enthousiaste, en juillet dernier dans nos colonnes, à l’idée que la compagnie travaille directement auprès des fermiers pour «tester sa technologie sur de grandes exploitations agricoles».

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Les agrotechs semblent aussi avoir l’oreille des financiers, à la recherche de nouvelles perspectives de rendement en cette période de fin de cycle économique. «Indigo fait peur aux Cargill et Syngenta», s’enthousiasme ce directeur d’une banque privée, qui ne souhaite pas être cité. Son établissement vient de lancer un fonds consacré aux agrotechs qui permet, selon lui, de «s’affranchir des cycles boursiers» en investissant dans un secteur censé générer de la valeur à long terme.

Start-up sur l’ensemble de la chaîne de valeur

Les projets essaiment aussi en Suisse. A l’image des cofondateurs d’AgroSustain qui développent une molécule bio-inspirée destinée à diminuer les moisissures des produits stockés par la grande distribution afin de réduire le gaspillage alimentaire. «Dans la culture de fraises, les pertes peuvent représenter jusqu’à 50% de la production», fait valoir son directeur commercial Jean-Pascal Aribot, joint par téléphone depuis la conférence sectorielle Fruit Logistica, à Berlin. Rien que pour la distribution, le gaspillage alimentaire concernerait annuellement pour 60 milliards de dollars de fruits et légumes dans le monde.

AgroSustain a choisi de privilégier «l’après-récolte» afin d’éviter le monopole des géants de l’ensemencement auprès des exploitations agricoles. Mais «les technologies agricoles peuvent cibler l’ensemble de la chaîne de production», vante Jean-Pascal Aribot en insistant sur la complémentarité des différents modèles.

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Plusieurs créneaux simultanés

Outre cette approche logistique, on pourrait aussi diviser les agrotechs par secteur d’activité. Comme AgroSustain ou Indigo, il y a les biologistes qui travaillent sur des molécules ou des microbes. Mais aussi des start-up actives dans l’écorobotique, développant des robots de désherbage des champs (Ecorobotix) ou des drones qui pulvérisent des traitements sur les vignes (AgroFly) ou scannent les exploitations agricoles (Gamaya). Et enfin, des plateformes électroniques récoltant et analysant toute une série de données agricoles. Que ce soit sur les prix pratiqués par les agriculteurs (AgFlow) ou, via le big data, sur les besoins des sols (encore Gamaya).

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Comme cette dernière, un spin-off de l’EPFL, les géants de l’agrotech se lancent simultanément sur plusieurs créneaux. Indigo, par exemple, développe en parallèle une plateforme électronique connectant acheteurs et vendeurs de céréales.

Ecosystème varié en Suisse

Face à eux, la Suisse conserve ses atouts avec son écosystème composé de start-up, des écoles polytechniques, du centre de recherche et développement de Nestlé, à Lausanne, qui développe notamment une «viande» à base de protéines végétales (patate et petits pois). Mais aussi du département de biologie de l’Université de Lausanne.

C’est là qu’Olga Dubey a mené sa thèse et découvert la molécule antifongique à la base d’AgroSustain. La directrice générale, issue d’un milieu agricole, met aussi en avant le rôle positif joué par l’Agroscope de Changins. «Il ne suffit pas de trouver la molécule en premier, il faut savoir quelle utilisation en faire. Je n’avais pas beaucoup d’expertise dans l’agriculture appliquée. Sans leurs conseils, nous n’y serions pas parvenus», se souvient la chercheuse qui vient d’être nommée par Forbes dans sa liste de 30 personnalités de moins de 30 ans dans les domaines des sciences et de la santé.

Parent pauvre du biotech

La réglementation est l’une des complexités du secteur, puisque ces start-up travaillent la plupart du temps sur des produits destinés à la consommation. «Le processus d’homologation peut prendre du temps. Davantage que pour les start-up informatiques», concède Jean-Pascal Aribot.

Mais pour AgroSustain – qui fera partie fin mars de la mission Venture Leaders, organisée en Californie par l’accélérateur Venturelab – le défi principal des agrotechs reste le financement. «En Suisse, les investisseurs ciblent initialement surtout les biotechs et la pharma, dont nous restons le parent pauvre», déplore l’ancien de l’EPFL Jean-Pascal Aribot. En d’autres termes, l’agrotech suisse doit encore trouver son Actelion.

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