La zone euro ne lâche pas son projet de Fonds monétaire européen

Il était considéré comme un serpent de mer qui faisait surface au gré de l’évolution de la crise économique et financière de la zone euro. Désormais, c’est un projet concret dont la feuille de route a été présentée mercredi à Bruxelles. S’il passe toutes les étapes – feu vert du Conseil et du Parlement européens –, le Fonds monétaire européen (FME) sera une réalité en 2019. Dès lors, un Etat de la zone euro se trouvant en difficulté financière n’aura plus besoin de frapper à la porte du Fonds monétaire international (FMI) à Washington; il pourra recourir à cette nouvelle structure 100% européenne.

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Le FME ne se construira pas à partir du néant. Il prendra le relais du Mécanisme européen de stabilité (MES), qui a joué un rôle clé pour résoudre la crise de la dette dans la zone euro qui a éclaté en 2010. Celui-ci a prêté 270 milliards d’euros à cinq pays en contrepartie des réformes structurelles. Depuis, quatre bénéficiaires, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne et Chypre se sont remis sur les rails. La cinquième, la Grèce, qui était au bord de la faillite, sort graduellement d’affaire. En 2016, elle a enregistré son premier excédent budgétaire en dix ans. Le pays vient aussi de retourner sur les marchés financiers, avec succès.

Expérience et expertise à Washington

L’idée de créer un FME est née dans le sillage de la crise de la zone euro lorsque plusieurs pays n’étaient plus en position d’honorer leurs obligations financières en 2010. La Commission européenne, alors sous la présidence du Portugais José Manuel Barroso, avait même fixé à juin de cette année-là la présentation du projet, mais avait fini par la reporter. Le FME bénéficiait alors du soutien ferme du ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, et du commissaire aux Affaires économiques et monétaires, Olli Rehn.

A cette période, les Européens n’aimaient pas trop l’idée de solliciter le FMI alors même que celui-ci disposait non seulement des fonds mais aussi de l’expertise en matière de gestion de la crise de la dette. Et encore récemment, le président français, Emmanuel Macron, a déclaré que «le FMI n’avait pas sa place dans les affaires européennes». En son temps, Nicolas Sarkozy avait dit que «le FMI, c’est pour les pays pauvres».

Et encore: L’idée d’un Fonds monétaire européen refait surface

Le FMI a quand même été invité à rejoindre la troïka, avec la Commission et la Banque centrale européenne, chargé de concevoir les plans de réformes contre un programme d’aide en Europe. «Il en fait toujours partie, mais ça n’a jamais été le parfait amour», commente Charles Wyplosz, professeur d’économie à l’Institut des hautes études internationales et de développement (IHEID) à Genève.

En effet, les institutions européennes et le FMI ne sont pas sur la même longueur d’onde, notamment sur le dernier programme d’aide à la Grèce négocié en 2015. Ce dernier estime que sans un plan de désendettement, Athènes n’aura que peu de chance de se redresser. Dans une récente interview au quotidien français Le Figaro, le directeur du MES, Klaus Regling, partisan du FME, faisait ressortir que la contribution financière du FMI a diminué au fil des années.

Accaparer plus de pouvoir

Pour Charles Wyplosz, il y a une logique à transformer le MES en une structure moins rigide et plus efficace. «Mais quand on regarde le projet de près, de nombreux problèmes font surface, explique-t-il. Tout indique que la Commission, en voulant nommer un ministre de l’Economie et des finances de la zone euro, qui serait aussi vice-président de la Commission et président de l’Eurogroupe et se doter d’un budget commun aux Dix-Neuf, voudrait accaparer plus de pouvoir dans la gestion de la zone euro à la place des Etats.» En fait, le professeur se demande pourquoi voudrait-on une nouvelle institution alors que le FMI dispose de l’expertise pour intervenir en cas de crise.

Enfin, la Commission prévoit une autre fonction pour le FME, que le FMI n’assure pas. Celle de servir aussi de filet de sécurité commun pour le Fonds de résolution unique destiné aux banques en difficulté. Cette instance est l’un des piliers de l’union bancaire créée dans le sillage de la crise financière dans l’objectif de prévenir de nouvelles crises et le recours aux contribuables pour sauver les banques en difficulté.


La création du Fonds monétaire européen va-t-elle marginaliser le FMI? «Non, répond une porte-parole de la Commission. Les Etats européens continueront à en être membres et à l’avenir, les deux institutions pourront travailler ensemble.»

A présent, les Vingt-Huit occupent 6 des 24 sièges au comité directeur du FMI et selon un arrangement transatlantique, c’est toujours un ressortissant européen qui occupe le poste de directeur du FMI. L’actuelle directrice – française – Christine Lagarde avait remplacé son compatriote Dominique Strauss-Kahn empêtré dans un scandale sexuel.

Les Européens ne sont pas les seuls à s’éloigner du FMI. Après la crise financière qui avait balayé l’Asie en 1997, les pays d’Asie ont créé le Fonds monétaire asiatique. L’Amérique du Sud, pour sa part, a lancé la Banque du Sud.

Quant aux Etats-Unis, ils tiennent au FMI dont le siège se trouve à Washington. Avec 15% des quotes-parts, ils détiennent un pouvoir de veto sur toute décision. Mais par ailleurs, le gouvernement américain fait fi de l’institution en menant des politiques contraires aux recommandations de l’institution. Alors que celle-ci, comme l’Organisation mondiale du commerce, prône l’ouverture des marchés, l’administration a adopté la stratégie dite «America First» et n’arrête pas de menacer ses partenaires commerciaux de mesures punitives.

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