La Suisse doit mettre fin aux dérobades et compromis

«Nous avons l’art en Suisse de nous autoflageller»: c’est ainsi que s’exprimait Guy Parmelin dans Le Temps du 23 décembre 2017. N’étant pas un adepte de cette pratique, il m’est difficile de juger de la représentativité d’une telle affirmation, mais le bon sens et mon expérience me disent qu’à l’exception peut-être de la campagne vaudoise et de la Berne fédérale, l’autoflagellation n’est en Suisse au mieux qu’un art mineur. Ce qui nous caractérise réellement en Suisse, c’est l’art de nous dérober, c’est notre incapacité à prendre une décision au bon moment, c’est notre manie du compromis. Il y a une trentaine d’années, le premier directeur général non suisse d’un très grand assureur de la place de Zurich me disait en substance après quelques mois d’observation: «Les Suisses sont intelligents et travaillent beaucoup; ils voient les difficultés s’approcher, ils voient les problèmes s’accumuler, mais ils sont incapables de prendre une décision aussi longtemps qu’ils peuvent se dérober; ils attendent d’être littéralement coincés de toute part pour enfin se décider à la va-vite!»

L’exemple de la SSR

L’initiative «No Billag» illustre parfaitement ce constat: depuis des années, la SSR fait l’objet de critiques, certaines tout à fait justifiées. Mais rien ne bouge, rien ne se fait, rien ne change. Et voilà pourquoi nous irons voter le 4 mars sur une initiative que la plupart jugent trop radicale et dangereuse!

Dans une caricature dont Chappatte a le secret (Le Temps du 23 janvier 2018), Alain Berset s’adresse à Donald Trump: «En Suisse on avance à petits pas et on gouverne par consensus»; et Trump, qui détourne son regard, de rétorquer: «Je ne comprends pas un mot.» De fait, un nombre grandissant de Suisses se trouvent dans la même situation!

Les départements et les offices fédéraux offrent des exemples admirables de dérobades, d’atermoiements et d’indécision: à fin 2016, le Département fédéral de l’intérieur a chargé un panel d’experts de «proposer des mesures de maîtrise des coûts rapidement applicables pour décharger l’assurance obligatoire des soins». Ce panel a dressé un état des lieux alarmant, qui n’aura probablement surpris personne: «La commission d’experts peine à comprendre pourquoi les réformes correspondantes traînent depuis tant d’années et ne voit pas comment qualifier la situation autrement que d’échec systématique. Dès lors, il convient d’agir immédiatement en faisant preuve de détermination. Si l’on entend maîtriser la hausse des coûts, il est impératif de renforcer les mesures ad hoc en leur donnant un caractère plus contraignant et de compléter l’arsenal par des mesures supplémentaires.»

L’échec de la réforme des retraites

On peut également qualifier d’échec systématique la réforme des retraites, sur laquelle nous avons voté en septembre 2017! La votation a lamentablement échoué, essentiellement parce que le dossier reposait sur un compromis lourd de conséquences: l’augmentation des rentes AVS en échange de la réduction des taux de conversion.

Autre exemple de dérobade, qui concerne l’Office fédéral de l’aviation civile. Dans un article fort intéressant intitulé «L’office épargne les compagnies d’aviation» publié dans le K-Tipp No 17 du 18 octobre 2017, G. Schwager s’étonne avec raison du manque d’empressement de l’office fédéral à distribuer des amendes; en 2015 et 2016, il y a eu 7609 plaintes de passagers, essentiellement pour des retards, des annulations ou des refus d’embarquement, et seulement 28 amendes, la plus élevée se montant à 4900 francs.

En Allemagne, durant la même période, il y a eu 5919 plaintes et 165 amendes, soit cinq fois plus qu’en Suisse. Le rôle de l’Office fédéral de l’aviation civile, selon son porte-parole, n’est pas de mettre à l’amende le plus grand nombre possible de compagnies aériennes mais d’aider les passagers à faire valoir leurs droits; il se décharge d’ailleurs sur la législation en vigueur pour justifier le manque de sanctions appliquées! Le laxisme de cet office, cependant, ne constitue-t-il pas un encouragement pour les compagnies d’aviation à continuer d’abuser de leur position de force? En 2017, lors d’un vol Nice-Bâle fortement retardé, j’ai été le témoin ahuri du désintérêt complet d’un employé d’EasyJet confronté à un passager allemand qui l’informait de la nécessité d’avoir une dialyse dans les prochaines heures!

A la recherche de nouveaux leaders

En Suisse, l’art de nous dérober, notre incapacité à prendre une décision et notre manie du compromis nous paralysent.

Si nous voulons que la Suisse continue sur le chemin de la prospérité, nous devons apprendre à faire les choses différemment et sans tergiversations; nous devons innover pour survivre, nous devons nous organiser pour «the age of urgency» (McKinsey), car notre monde bouge, et bouge de plus en plus rapidement. Nous avons besoin de nouveaux leaders, agiles, qui ne suivent ni la tradition ni l’usage, mais pratiquent une «autocratie positive» (Open Source Leadership, Rajeev Peshawaria), décidés à construire un avenir meilleur et capables de nous entraîner dans leur sillage. Le train de la modernité passe, mais il ne passe qu’une fois. Soit nous y montons maintenant, soit nous restons à quai. A nous de choisir!


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