La Poste est une nouvelle cible des privatisations

«Le passage en zone déficitaire n’est pour La Poste qu’une question de temps.» La petite phrase lâchée par Avenir Suisse promet de faire du bruit. Dans une étude portant sur le service postal à l’heure du numérique, le groupe de réflexion libéral livre ses recettes: suppression du monopole sur les lettres de moins de 50 grammes et limitation du service postal universel; privatisation partielle, puis totale, de la poste; privatisation de Postfinance en l’autorisant en parallèle à octroyer des crédits et des hypothèques; privatisation et vente de CarPostal.

Après le géant de l’armement Ruag, La Poste devient ainsi la prochaine cible des privatisations. Le conseiller national PLR valaisan Philippe Nantermod estime que la question se pose. «La Poste agit comme une société privée, mène une stratégie orientée vers la clientèle et agit sur un marché de plus en plus concurrentiel.»

Son homologue socialiste vaudois Roger Nordmann y est farouchement opposé. «Nous sommes contre car La Poste est un service public qui permet d’assurer que les régions périphériques soient traitées de manière équitable avec les villes.»

À y regarder de plus près, les résultats du géant jaune, propriété de la Confédération, font pâle figure. En 2018, le résultat opérationnel (bénéfice avant impôts et intérêts) s’est monté à 501 millions de francs, en baisse de 217 millions par rapport à l’exercice précédent. La mauvaise tenue de l’entité Postfinance et les ennuis de CarPostal expliquent ce recul. Avenir Suisse estime que le déclin est inexorable. La Poste serait sur le point «de sombrer dans une mer de difficultés d’où il faudra la sortir». À l’avenir, les versements de dividendes postaux à la Berne fédérale – 200 millions cette année – risquent de n’être plus qu’un lointain souvenir.

La réforme de La Poste tarde

La Suisse tarde à réformer une Poste dont les services correspondent de moins en moins aux besoins d’une société transformée par le numérique. «Il faut avoir le courage de définir ce qui relève du service public, susceptible d’être subventionné le cas échéant, et ce qui ne l’est pas», relève Guillaume Barazzone, conseiller national PDC genevois. Pour lui, il peut se justifier de subventionner les lignes de cars postaux dans les régions de montagne. «Mais ce qui ne relève pas du service public devrait être soumis à la concurrence.»

Avenir Suisse veut donner un coup de pied dans la fourmilière. Cela concerne tout d’abord le service postal (lettres, colis et guichets). «Le volume de lettres envoyées diminue de 2 à 4% chaque année en Suisse, entraînant une chute du résultat d’exploitation de Postmail de 4% ces cinq dernières années», s’inquiète le groupe de réflexion. Le service universel, auquel la Suisse consacre 350 à 400 millions de francs par an, doit alors être revu. La nécessité d’avoir des bureaux de poste en dur partout n’est plus une évidence à l’heure du numérique.

Avenir Suisse propose aussi que le monopole qui subsiste aujourd’hui sur l’acheminement des lettres de moins de 50 grammes soit supprimé. «Depuis le 1er janvier 2013, tous les États membres de l’UE ont mis en œuvre l’ouverture totale du marché postal sur leur territoire», rappelle l’étude. De la sorte, la pression concurrentielle s’en trouverait accrue, «ce qui ouvrirait la porte à une modernisation du secteur postal, et ce même si La Poste devait rester l’unique prestataire de service postal en Suisse». Dans la foulée, La Poste serait progressivement privatisée, pour lui donner «la flexibilité et l’indépendance nécessaire dans un marché entièrement libéralisé».

Roger Nordmann redoute aussi que seules les activités rentables du géant jaune soient privatisées. «Nous nous trouvons dans une logique où les pertes seraient portées par le public, alors que les gains iraient au privé.»

Une autre piste concerne Postfinance. Cette dernière a vu ses revenus fondre. Les taux négatifs en Suisse font sentir leurs effets. «Dans un contexte de taux d’intérêt bas, l’interdiction pour Postfinance d’octroyer des crédits et des hypothèques constitue un risque croissant», s’alarme Avenir Suisse, qui souhaite que cette interdiction soit levée. Le Conseil fédéral a d’ailleurs lancé un projet dans ce sens.

Pas de banque d’État

Mais le groupe de réflexion souhaite aller plus loin en privatisant Postfinance, qui y gagnerait «la nécessaire indépendance politique et la flexibilité de gouvernance dont elle a urgemment besoin pour s’affirmer sur le marché». Guillaume Barazzone y est favorable. «Nous n’avons pas besoin d’une banque en main de la Confédération, souligne-t-il. Il y a suffisamment d’établissements bancaires en Suisse qui font du trafic de paiements.» La garantie tacite offerte par Berne en cas de coup dur crée par ailleurs une distorsion de la concurrence.

Pour finir, CarPostal devrait sortir du giron de La Poste et être également privatisée. «Le scandale CarPostal a illustré les risques que ce modèle d’entreprise représente pour l’État et les contribuables.» L’interdiction de faire du profit avec le transport régional de voyageurs devrait aussi être revue. Ancien directeur de La Poste, le conseiller national Claude Béglé approuve. «Cette activité n’est plus au cœur de l’ADN de La Poste.» Bref, des remèdes de choc. (TDG)

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