La lente dérive de la classe moyenne

Leur héros. Poings nus, silhouette élancée, il boxe le bouclier et le casque d’un gendarme sur une passerelle parisienne. Le fonctionnaire se trouve en difficulté avec trois de ses collègues, pris au piège au milieu d’une foule de «gilets jaunes» hostiles, galvanisés par les prouesses de celui qu’ils ont spontanément surnommé «Hercules».

Pour les milliers de personnes qui ont levé plus de 115 000 euros pour assurer la défense juridique de l’ancien boxeur professionnel, l’«Hercules» de la passerelle Léopold-Sédar-Senghor est un citoyen qui «fait partie de cette France des oubliés qui ne cherche qu’à se faire entendre».

Tous les «perdants» du monde

Les «oubliés», c’est l’une des variations de «ceux d’en bas», des «laissés-pour-compte» ou des «perdants de la mondialisation». Des formules fourre-tout qui finissent par tout légitimer, en multipliant le nombre de victimes autoproclamées. Pour l’historien Olivier Meuwly, «on confond les inégalités économiques et le sentiment d’inégalité, qui dépasse la sphère économique».

Preuve que le discours est porteur, il a amené Donald Trump au pouvoir aux Etats-Unis, la Ligue de Matteo Salvini en Italie, ressuscité l’extrême droite espagnole ou converti le sombre député Bolsonaro en président brésilien. Tous prétendent rendre leur fierté aux laissés-pour-compte, évoquent d’obscures élites qui gouvernent à l’insu de tous ou des profiteurs qui pervertissent le système.

Sur la même thématique: Classe moyenne et démocratie faibles

Qu’ils soient Centraméricains, migrants subsahariens ou travailleurs polonais. «Le pouvoir a été saisi par des démagogues qui gouvernent au nom d’une majorité en colère, ou du moins d’une considérable minorité, à qui l’on a dit qu’ils étaient le vrai peuple», critiquait cet automne l’éditorialiste du Financial Times Martin Wolf, dans un plaidoyer pour préserver nos démocraties des extrémismes.

Société divisée en deux

Malgré de notables différences idéologiques, la vague populiste qui déferle sur les pays les plus développés tire sa force des catégories de citoyens qui vivent dans la peur du déclassement. Ils prétendent que la société est divisée en deux, et qu’elle représente la volonté des marginalisés contre une élite corrompue. Qu’ils soient eux-mêmes milliardaires ou issus d’une classe dominante ne semble poser de problème à personne. Autre paradoxe: au Brésil, le néolibéral Jair Bolsonaro a lui-même été élu par «une classe moyenne que son prédécesseur, le travailliste Lula, avait contribué à créer», soutient l’historien Olivier Meuwly.

Notre revue de presse: Jair Bolsonaro, élu, a prospéré «sur le fumier du désespoir» brésilien

En Europe et aux Etats-Unis, ce sont aussi les classes moyennes qui craignent le plus l’avenir. Depuis la seconde moitié du siècle, hommes et femmes ont été persuadés que demain serait meilleur qu’aujourd’hui, que leurs enfants vivraient mieux qu’eux. Mais la machine semble s’être enrayée, les gains de productivité se sont épuisés, la croissance s’est affirmée dans une nouvelle normalité. La «grande peur du toujours moins» s’est installée, selon l’éditorialiste des Echos, Jean-Marc Vittori.

Vivre avec la peur du «toujours moins»

Couplées à l’explosion de la richesse des plus fortunés, les deux décennies de stagnation salariale des classes moyennes et les plus modestes constituent un cocktail anxiogène. Depuis 1978, les salaires des directeurs généraux ont augmenté de près de 997,2%, la productivité de 122,01% et les revenus des travailleurs de 10,9%, selon un rapport de l’Economic Policy Institute.

Preuve que l’inégalité est devenue l’un des grands problèmes moraux de notre temps, les chiffres des études d’Oxfam sur le 1% qui capte l’essentiel des ressources mondiales sont entrés dans le langage populaire. Lundi, Oxfam affirmait que 26 milliardaires ont désormais entre leurs mains autant d’argent que la moitié la plus pauvre de l’humanité. «Nous sommes les 99%», clamait le mouvement Occupy. Le livre de Thomas Piketty Le capital au XXIe siècle s’est vendu à plus de 2 millions et demi d’exemplaires depuis sa parution en 2013. Il affirme que le rendement du capital est supérieur au taux de croissance de l’économie. Sans nul doute, la preuve que la thématique des inégalités est porteuse, tant politiquement que commercialement.

La réponse à la crise économique de 2008 a encore accentué les inégalités. Les banques centrales, Réserve fédérale américaine en tête, ont contribué à gonfler les valeurs boursières, en particulier celles du secteur technologique. «Cela fait plus de trois décennies que les taux d’intérêt sont trop bas», dénonçait dans Le Temps Stefan Hofrichter. Pour l’économiste du gestionnaire d’actifs allemand Allianz Global Investors, la part des banques et des assurances dans le PIB a acquis une part totalement artificielle dans le PIB mondial.

Du libéralisme, sans destruction créatrice

«La crise de 2008 a eu un effet dramatique sur les consciences. Elle reste un vrai marqueur générationnel, selon Olivier Meuwly. Tout l’équilibre que l’on croyait avoir construit après la chute du mur de Berlin en 1989 s’est effondré.»

A l’occasion de son 175e anniversaire l’automne dernier, même le très libéral hebdomadaire The Economist appelait à réinventer le libéralisme. Dans son manifeste, il tonnait contre ces élites qui se sont protégées du processus de destruction créatrice: «De confortables corporations comme les avocats sont protégées par des règles stupides. Des professeurs d’université bénéficient de positions féodales alors qu’ils prêchent les vertus d’une société pluraliste. Les financiers ont été préservés du pire de la crise quand leurs employeurs ont été renfloués avec l’argent du contribuable.»

La fonte des classes

Pas sûr, pourtant, que les représentants de toutes ces professions ne se reconnaissent dans le statut d’élites. Pour l’historien suisse Hans-Ulrich Jost, le débat est biaisé par ces «concepts caméléons» aux contours imprécis et voit dans la notion de classe moyenne un leurre.

A la fin du XIXe siècle, la définition s’inscrivait dans la stricte opposition de celles du prolétariat et de la grande bourgeoisie. «On y parlait d’une organisation familiale, avec un revenu permettant de constituer un patrimoine, et dont la vie était organisée avec un domestique.» Dans l’entre-deux-guerres, la définition a muté pour désigner un certain standard de vie et une indépendance professionnelle, soit principalement des médecins ou techniciens. Ce n’est que durant les Trente Glorieuses que le cadre a été élargi pour incorporer toujours plus de monde. Quitte à fondre toutes les strates sociales, jusqu’à l’absurde.

Lire également: Facebook redéfinit le concept de classe sociale

Candidat à la succession d’Angela Merkel à la tête de la CDU, Friedrich Merz s’est attiré bien des sarcasmes en se proclamant de «la classe moyenne supérieure». Cadre chez le fonds d’investissement américain BlackRock, il gagne 1 million d’euros par an et possède deux jets privés, mais évoque une définition de classe qui ne serait pas «uniquement une affaire économique».

L’«Hercules» de la passerelle Léopold-Sédar-Senghor a laissé une vidéo où il dit porter «en [lui] la colère du peuple français» et évoque ces élites qui «se gavent». L’histoire ne nous dira pas s’il s’identifie à la classe moyenne. Mais l’ancien champion de boxe aura en tout cas plus de 115 000 euros pour assurer sa défense.


Les crises économiques ont largement épargné la Suisse depuis les années 30. Berne avait alors dû arbitrer entre les intérêts financiers et la pression des dizaines de milliers d’ouvriers.

Berne, XVIe siècle. Les revenus du mercenariat créent de grandes disparités économiques dans la région. Alors que l’un des entrepreneurs du mercenariat peut toucher jusqu’à 1000 fois le salaire d’un ouvrier qualifié, une grande partie de la population reste pauvre. Suite à une vague de froid, la famine s’abat sur les campagnes. Alors que la colère gronde, les bourgeois décident d’ouvrir toutes les caves de la ville. Elles seront pillées sans relâche par les paysans, qui finiront par rentrer chez eux après trois jours. Et reprendre leurs activités.

En Suisse, les détenteurs des ressources ont toujours eu les moyens de faire des compromis

Hans-Ulrich Jost

L’anecdote est révélatrice d’un certain pragmatisme helvétique. Et des capacités de ses élites à désamorcer tout mouvement social. Une façon pour Hans-Ulrich Jost d’accrocher ses anciens étudiants de séminaire. «En Suisse, les détenteurs des ressources ont toujours eu les moyens de faire des compromis», souligne le spécialiste de l’histoire économique helvétique.

Le franc fort, mais en plus fort

Mais, pour l’historien, la crise des années 30 a pourtant mis à rude épreuve cette conception de la paix sociale. Le krach boursier de 1929 laisse un système financier exsangue. Les flux commerciaux sont interrompus, les pays se murent derrière le protectionnisme. Petite et extravertie, l’économie suisse est asphyxiée. Alors que le Royaume-Uni et les Etats-Unis renoncent à l’étalon-or, le franc suisse devient une valeur refuge. Les capitaux étrangers affluent et la Banque nationale suisse (BNS) doit lutter pour maintenir la valeur du franc qui s’envole face au dollar.

Quelque 100 000 ouvriers dépendent alors de la soupe populaire et la paupérisation progresse jour après jour. Le conseiller fédéral Jean-Marie Musy, chargé des Finances, refuse de dévaluer le franc suisse pour relancer l’industrie d’exportation. «Il évoque même une loi pour empêcher quiconque d’aborder le sujet», rappelle Hans-Ulrich Jost, qui décrit le démocrate-chrétien comme «l’homme de l’extrême droite».

La Confédération multiplie les mesures d’accompagnement. En 1930, elle débloque 40 millions de francs pour subventionner les caisses de chômage. «Alors qu’elle a mis 200 millions pour sauver les banques, la moitié du budget fédéral de l’époque», pointe Hans-Ulrich Jost. C’est aussi dans la foulée, le 8 novembre 1934, que l’obligation de confidentialité des banquiers est intégrée dans une loi fédérale et les ruptures au secret bancaire sont poursuivies pénalement. Une manœuvre destinée avant tout à «renforcer la confiance de la clientèle dans le secteur financier suisse, mise à mal par la crise», écrit l’historien Christophe Farquet dans son ouvrage La défense du paradis fiscal suisse avant la Seconde Guerre mondiale.

La «dignité monétaire» de la Suisse

Hans-Ulrich Jost y voit un moment charnière. «La Suisse du travail mute vers la Suisse du capital». Alors que le chômage touche 8% de la population active et la pauvreté une sur cinq. Un vent d’extrême droite souffle sur l’année 1933, que l’on caractérise comme le «printemps des Fronts». Une initiative visant à réviser entièrement la Constitution pour augmenter l’autorité centrale est rejetée de justesse par une coalition des classes ouvrières et les radicaux.

Lire également: Hans-Ulrich Jost: «La Suisse est schizophrène» 

Le Conseil fédéral et la BNS maintiennent pourtant le cap de leur politique de stabilité financière, évoquant la «dignité monétaire» de la Suisse. Jusqu’à ce que la France décide de lâcher la parité or, dévaluant le franc français de 35%. Le 26 septembre 1936, la BNS fixera la sienne à -30%, les bourses seront fermées pendant trois jours pour empêcher les attaques spéculatives contre le franc. L’opération est un succès. Les exportations redémarrent l’année suivante, diminuant le taux de chômage.

Hans-Ulrich Jost y voit des années de perdues pour la classe ouvrière. Mais souligne la capacité de la Suisse à «ménager les intérêts de la finance, sans perdre les éléments de la droite anti-libérale, tout en réintégrant des secteurs économiques en perte de vitesse via quelques subsides».

L’historien en veut pour preuve le sauvetage d’UBS en 2008, un exercice d’équilibriste des autorités helvétiques. «Un pays libéral qui peut mettre 60 milliards de francs pour sauver une banque [6 de la Confédération, le reste financé par la BNS] sans rompre sa société ni même générer de vagues politiques.»

monchange.ch