La croissance ne fait pas forcément le bonheur

La Nouvelle-Zélande veut mettre ses citoyens avant les indicateurs économiques. C’est ce qu’a annoncé la première ministre, Jacinda Ardern, fin mai, présentant son budget pour l’année à venir (qui va de juillet à juin de ce côté du globe). Elle avait déjà fait des déclarations dans ce sens, mais cette fois, cela se concrétise: santé mentale, pauvreté des enfants, aide aux populations indigènes et aux sans-abri, violence domestique, tout cela sera davantage surveillé que la croissance pure et dure du PIB.

Plutôt que de se concentrer uniquement sur la sacro-sainte création de richesse, dont on sait par ailleurs depuis des décennies que le calcul a des défauts, ce «budget bien-être» veut tenir mieux compte de l’espérance de vie, des niveaux d’éducation, de la qualité de l’air ou même du sentiment d’appartenance. L’annonce a suscité moqueries – parfois assez drôles – et scepticisme, mais de l’enthousiasme aussi: «Le gouvernement de Jacinda Ardern est en train de mettre en place un exemple que le reste du monde devrait suivre», assure Jason Hickel, un anthropologiste de la London School of Economics cité par le HuffPost.

Excédent budgétaire

La Nouvelle-Zélande et ses 4,8 millions d’habitants n’ont pas vraiment de problème de croissance – du PIB, donc – qui devrait atteindre 2,7%, ni de souci financier. Elle prévoit d’atteindre un excédent budgétaire équivalent à environ 2,3 milliards de francs cette année et celui-ci devrait être encore plus important dans les années à venir. Le pays peut donc se permettre d’expérimenter, de s’attaquer à des défis que la hausse du PIB n’a pas résolus, mais qui, d’après le gouvernement, sont également des mesures du succès d’un pays. Le tout en allant vers une économie plus durable d’un point de vue environnemental.

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La Nouvelle-Zélande n’est pas le premier pays à se poser cette question du bien-être, plutôt que la croissance à tous crins. Le Bhoutan en est le pionnier depuis les années 1970. C’est ce royaume aussi qui a lancé l’indice du «bonheur national brut». Ce qui ne l’empêche pas d’être terriblement mal classé dans les sondages mondiaux sur l’épanouissement des citoyens. Il se trouve 96 places derrière la Finlande, pays le plus heureux, selon le dernier pointage des Nations unies. La pauvreté y est encore un fléau, signe sans doute que le bonheur et le pouvoir d’achat ne sont pas déconnectés non plus. Néanmoins, c’est le seul pays au monde à afficher un bilan carbone positif.

Essais autour du globe

Puis, des villes comme São Paulo et Seattle ont essayé de s’inspirer de ce modèle. L’OCDE a créé son indicateur du bonheur intérieur brut en intégrant d’autres facteurs que la production, comme le logement, la santé ou l’emploi. Plus récemment, d’autres pays s’y sont intéressés, comme la Grande-Bretagne ou la France. Les Emirats arabes unis ont nommé une ministre du Bonheur, Ohood Bint Khalfan al-Roumi. Davantage de chercheurs se penchent sur le sujet et leur travail suscite toujours plus d’intérêt. C’est le cas par exemple de la théorie du donut développée par la Britannique Kate Raworth, qui veut réconcilier économie, satisfaction des besoins de tous et limites de la planète.

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Ces idées paraissent loufoques ou démagogiques? Elles peuvent le devenir si elles ne sont pas appliquées sérieusement, c’est certain. Aucun doute que le gouvernement néo-zélandais sera attendu au tournant, après avoir fait de telles promesses. Mais on aurait tort de n’y voir qu’une annonce exotique venant de l’autre bout du monde. Surtout dans un contexte où il est toujours plus évident que la croissance économique ne profite pas à tous. Les Etats-Unis en sont le parfait exemple, avec un rebond depuis la crise qui crée peu d’emplois et de hausses de salaire et qui tend à exacerber les inégalités plutôt qu’à les freiner.

Ces idées sont peut-être même le seul moyen pour les partis européens (et pas qu’eux) de reprendre du poil de la bête face à un populisme d’extrême droite qui séduit toujours plus des populations laissées pour compte par la globalisation. Nul doute que le bien-être d’un pays passe par sa prospérité économique. Sans elle, pas de rentrées fiscales permettant d’améliorer les conditions de vie de tous. Mais l’augmentation ininterrompue d’une seule variable – devenue une sorte de fétiche – n’est pas non plus l’unique mesure du bien-être.

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