La crise du coronavirus aggrave notre dépendance aux géants de la tech

Vendredi 13 mars 2020. Le Conseil fédéral se prépare à annoncer les mesures parmi les plus spectaculaires de son histoire. Problème: le site de l’administration est surchargé, les plaintes se succèdent sur les réseaux sociaux et l’Office fédéral de l’informatique s’avoue vaincu.

Mais heureusement, il y a YouTube: plus de 60 000 personnes y attendent la conférence de presse et c’est désormais vers cette plateforme que les autorités orientent les citoyens inquiets. Ils seront plus de 100 000 pour les annonces officielles suivantes, elles aussi diffusées sur les serveurs du numéro un de la vidéo en ligne, qui n’aura jamais flanché. C’est la dépendance à Google pour la communication de la Suisse en temps de crise qui est ainsi validée.

Envie de passer un bonjour distant à un grand-parent ou à un enfant isolé? Il est plus que probable que l’on se dirige vers les solutions de visioconférence Skype (appartenant à Microsoft), WhatsApp, Messenger (les deux propriété de Facebook) ou Facetime (Apple). Dans les entreprises? De Google Meet – la solution employée au Temps – à Microsoft Teams en passant par Zoom, basé à San Jose, Californie, et dont le cours de bourse a explosé au fur et à mesure que le virus gagnait du terrain, les outils pour réunir à distance des dizaines ou centaines de collaborateurs voient leur usage se généraliser, tout comme les messageries ou réseaux sociaux d’entreprise (Slack ou Workplace de Facebook).

Quand il s’agit de partager des documents, il en va de même, et pas uniquement au sein du monde professionnel. A Genève par exemple, Google Classroom profite de la crise pour s’imposer à tous les élèves du cycle (12-15 ans) qui doivent avoir accès à leurs devoirs à domicile.

Une infrastructure de crise américaine

Toute notre infrastructure de crise dépend donc de la Californie. Si l’on excepte quelques initiatives intéressantes, comme le kDrive de l’entreprise suisse Infomaniak ou Jitsi, une solution de vidéoconférence open source, impossible d’éviter les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) et les autres géants de la Silicon Valley. Cela pose un gros problème.

Le Covid-19 et l’économie

Notre infrastructure communicationnelle dépend désormais totalement de modèles économiques encore incertains. Si la conférence de presse du Conseil fédéral n’est pas interrompue par la publicité? C’est que YouTube laisse le choix à ses diffuseurs. WhatsApp et Skype sont gratuits? Cela pourrait changer demain, au gré des stratégies commerciales. Face aux coûts d’hébergement qui explosent avec le télétravail généralisé, les entreprises américaines adoptent pour le moment une attitude responsable. Elles ne font pas peser les charges croissantes sur leurs utilisateurs.

Au contraire, elles offrent gratuitement une meilleure qualité ou la possibilité de connecter un nombre plus grand d’utilisateurs. Et plus encore: elles collaborent avec les Etats, Netflix et Disney acceptant de réduire la qualité de leurs vidéos aux heures de bureau pour ne pas mettre en péril le réseau déjà encombré. Sans doute le calcul est-il marketing: ce sont autant de clients convaincus par une sorte de «coronawashing» qui nous est pour le moment bénéfique. Une fois les habitudes installées, les tarifs des offres «pro» grimperont, car il faudra rentabiliser cet effort de guerre.

Surveillance totale

Mais il y a un autre risque. Toutes ces communications, privées, professionnelles ou officielles sont hébergées par des acteurs qui se sont fait une spécialité d’analyser et exploiter les données de leurs utilisateurs. Google, par exemple, fait une démonstration de force en transcrivant automatiquement la voix de toute vidéoconférence tenue en anglais (le français arrive cette année).

Il y a donc dans les centres d’hébergement des GAFAM une trace de tous nos échanges de télétravailleurs et de citoyens. Il y a les devoirs de mon fils. Les discours de mes ministres. Les secrets de mon entreprise. Dûment transcrits, indexés et archivés. Cela ne poserait pas de problème si nous avions des solutions alternatives et si ces acteurs, ces dernières années, s’étaient révélés irréprochables dans leur gestion de nos données privées.

Remarque du 27 mars: Cet article a été écrit avant que l’on apprenne que la version de l’application de visioconférence Zoom pour iPhone envoie sans consentement des données à Facebook.

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