La construction au pied du mur

Accrochées aux parois du bureau, des coupures de journaux, qui relatent les moments forts de l’entreprise. Quand Soreval (qui s’appelait encore Scrasa à l’époque) inaugurait par exemple la déchèterie des Chanâts à Bellevue (GE), qu’elle a construite entièrement avec des matériaux de recyclage. On y voit le responsable de la gravière genevoise, Jean-Marc Zuccalli, poser avec le Vert Robert Cramer, alors conseiller d’Etat. C’était en mai 2005. Depuis? «Pas grand-chose», toise d’un air blasé celui qui est aux commandes du site depuis trente ans.

Pas de dégradations notoires pourtant, «le site n’a pas explosé», ironise Jean-Marc Zuccalli. La solution de Soreval (acronyme de SOciété REcyclage VALorisation) est simple, référencée dans le manuel de réutilisation des déchets de chantier de l’Etat: elle consiste à mélanger la terre récupérée des chantiers avec de la chaux pour la stabiliser et ainsi pouvoir la réutiliser comme remblai. Et elle contribue à préserver les ressources naturelles.

Des montagnes de déchets

Surtout, cette solution répond à un enjeu de taille: Genève et, plus généralement, la Suisse croulent sous les déchets de chantier. Dans le canton lémanique, ils représentent 70% des déchets produits, soit 4,6 millions de tonnes par année. Les matériaux d’excavation en constituent près des trois quarts (3,1 millions de tonnes) et sont pour l’essentiel (80%) non polluées, peut-on lire sur le site de l’Etat. Les proportions sont sensiblement les mêmes sur le volume total annuel de 14 millions de tonnes de déchets de chantier générés à l’échelle du pays. A l’échelle du pays, les proportions sont les mêmes avec 17 millions de tonnes de déchets provenant de la démolition des bâtiments et infrastructures et 55 millions de tonnes des matériaux d’excavation. 

Ce qui cloche? «Le conservatisme de la profession en général», grogne Jean-Marc Zuccalli. Un constat que partage Rodrigo Fernandez, cofondateur du vaudois Terrabloc. Vainqueur avec son associé du Prix SUD (start-up durable) organisé par Le Temps pour leurs briques faites à partir de déchets d’excavation, il évoque une «frilosité» inhérente au changement de pratique. «La routine est tenace», renchérit Jorgen Hempel, dont l’entreprise Hemp Eco Systems, sise à Sainte-Croix (VD), élabore des solutions de construction et d’isolation à base de chanvre. Même le géant Holcim confiait au Temps rencontrer des difficultés à écouler son ciment à base de béton recyclé.

A ce sujet: A Eclépens, Holcim verdit son ciment

Résultat: les décharges de nos régions arrivent à saturation et une partie des déchets est exportée jusque dans les pays limitrophes – à hauteur de 50% à Genève. En parallèle, les entreprises s’approvisionnent en «neuf». Sur les 70 millions de tonnes de matériaux de construction consommés en Suisse, le 15 % seulement provient de matériaux recyclés (11 millions de tonnes), indique l’Office fédéral de l’environnement. Quant aux matériaux alternatifs (bois, chanvre, etc.), leur utilisation est si marginale qu’elle n’est pas recensée dans les statistiques.


En vidéo: Terrabloc, la construction durable


Le poids des habitudes et des normes

«Personne ne veut assumer le risque de travailler avec ces matériaux relativement neufs sur le marché» à l’échelle de la construction, constate Jacques Martelain, directeur du Service cantonal de géologie, des sols et des déchets à Genève (Gesdec). «Le manque de recul constitue un frein évident à leur intégration dans un ouvrage qui, lui, est soumis à des garanties d’exécution», observe René Leutwyler, président de la section genevoise de la Société suisse des entrepreneurs, représentant la branche de la construction. «Les solutions innovantes nécessitent une pratique régulière et une mise en situation pour pouvoir déceler les aspects à améliorer», abonde Rodrigo Fernandez.

Lire également: Terrabloc change la terre en pierre

D’où le besoin de documenter les bons exemples, préconise Laurent Audergon, directeur de l’Association pour le recyclage de matériaux de la construction (ASR): un manuel des bonnes pratiques doit paraître prochainement sur un site web dédié. De quoi pallier les «lacunes normatives», pointées par René Leutwyler, qui sont l’autre obstacle majeur auquel se heurtent systématiquement les nouvelles solutions. «Nous nous sommes retrouvés bloqués plusieurs fois en plein milieu d’un chantier à cause de cela», dénonce Jorgen Hempel.

Hormis certaines règles adaptées de l’Union européenne, c’est la Société suisse des ingénieurs et des architectes (SIA) qui édicte les normes de la construction (l’Association suisse des professionnels de la route et des transports, VSS, couvre le domaine du génie civil). Au sein de la SIA, le groupe professionnel environnement s’évertue à sensibiliser à ces techniques. Notamment promouvoir la norme SIA 112/1, qui jette les bases de la construction durable, avec des recommandations pour la gestion des ressources et le gain d’efficience énergétique.

Les normes comportent aussi leurs biais. D’abord parce qu’elles doivent pouvoir s’appliquer en toutes circonstances. «Un projet de construction durable nécessite au contraire de tenir compte de l’environnement spécifique dans lequel il s’inscrit, pour avoir du sens», note Paola Tosolini, qui enseigne depuis 2013 la construction durable à Hepia (Haute école du paysage, d’architecture et d’ingénierie) basée à Genève. Ensuite parce qu’elles imposent des marges de sécurité que ne peuvent atteindre la plupart des matériaux alternatifs, notent les experts. Sans oublier le poids des lobbys, représentés dans les commissions normatives, qui freinent le référençage de ces nouveaux matériaux, selon plusieurs interlocuteurs.

L’Etat comme levier

Pour autant qu’ils assument le fait de travailler avec des matériaux non normés, les maîtres d’ouvrage gardent la liberté d’imposer un choix constructif. A commencer par les pouvoirs publics (Confédération, cantons et communes), dont les projets de construction durable forment une sorte de jurisprudence, soulignent les experts. «Plus les matériaux alternatifs donnent la preuve de leur résistance dans des bâtiments publics ou des infrastructures, plus on progressera. Quelque 1630 bâtiments contiennent déjà plus de 50% de béton recyclé», précise Laurent Audergon.

Du côté des collectivités, on dit en général encourager l’utilisation de matériaux plus écologiques, par le biais de recommandations ou de directives, sans pour autant l’imposer. L’Office fédéral des constructions dit orienter ses projets selon des recommandations de construction durable établies par la KBOB (Conférence de coordination des services de la construction et des immeubles des maîtres d’ouvrage publics). Cette association, qui représente les maîtres d’ouvrage publics en Suisse, planche sur une nouvelle directive spécifique au recyclage des matériaux de construction minéraux. Une motion a en outre été déposée cet automne pour ancrer l’exemplarité du secteur public. «Ce dernier représente le vrai levier pour accélérer le changement culturel qui doit s’opérer», insiste Laurent Audergon.

De la fenêtre de son bureau, Jean-Marc Zuccalli pointe du doigt de gros blocs de béton entre lesquels slalome un camion: «Vous voyez une différence entre le bloc de gauche et celui de droite? Non. L’un des deux est fait avec 100% de béton recyclé.» Il ne dira pas lequel, il n’ose surtout pas le mettre en avant, lassé, comme Jorgen Hempel, de devoir travailler «comme des contrebandiers alors qu’on apporte des solutions».


L’asphalte ouvre la voie

Comme souvent, la solution se trouve peut-être sous nos yeux. Ou sous nos pieds plus exactement, puisque l’utilisation d’asphalte usagé pour rénover les routes progresse, ouvrant la voie à une généralisation du principe d’utilisation de matériaux recyclés dans la construction. Huit cantons se sont fédérés et ont mandaté la Haute école spécialisée bernoise pour la rédaction d’une méthodologie sur l’utilisation d’asphalte recyclé dans les revêtements routiers, indique au Temps Laurent Audergon. Il dirige l’Association pour le recyclage de matériaux de la construction (ASR). «Il s’agit des pionniers Argovie et Vaud, ainsi que Genève, Valais, Berne, Zurich, Uri et Lucerne», précise-t-il. Ce guide des bonnes pratiques, basé sur des expériences réussies en Suisse et à l’étranger, doit permettre à terme de modifier la norme VSS (génie civil) pour augmenter la part de recyclé dans nos routes.

Pour l’heure, sur les quelque 2,5 millions de tonnes de déchets bitumineux provenant de la démolition de routes l’an passé, environ 1,7 million seront recyclés et le reste mise en décharge ou exportés, indique l’OFEV. Notamment aux Pays-Bas où la combustion du bitume sert au chauffage à distance, ajoute Laurent Audergon.

monchange.ch