La blockchain va affoler les intermédiaires financiers  

«La blockchain ne transformera pas seulement la finance. A sa suite, de nouveaux modes de gouvernance émergeront dans la société. On sort même du domaine purement humain, puisqu’elle pourrait aussi organiser des transactions entre machines», affirme Pierre-Edouard Wahl, responsable de la recherche sur la blockchain auprès de Credit Suisse. Cette technologie du partage est une forme de registre des transactions numérique décentralisée, sûre et infalsifiable, qui permet de réduire les coûts, d’améliorer la qualité et la vitesse des services.

«Comme pour le passage du CD et iTunes au Cloud et au Streaming, il en résultera une baisse des coûts allant jusqu’à 95 % pour le client», nous déclare le futuriste Gerd Leonhard. A son avis, les banques sont dans la situation qu’ont connu les maisons d’enregistrement.

«La blockchain donnera lieu non pas à une disruption, mais à une profonde transformation» assure pour sa part Marco Abele, responsable de la numérisation au sein de Credit Suisse. Ce changement sera si profond qu’il conduira à l’ubérisation de nombreux modèles d’affaires. «En théorie, même Uber peut être ubérisé par la blockchain. Avec cette technologie, il n’y a en effet besoin d’aucun intermédiaire entre le client et le taxi», avance Pierre-Edouard Wahl. AirBnb également est menacé. Comme tout intermédiaire financier.

Une multitude de start-up dans ce domaine

Le capital-risque est très actif dans ce domaine. Les capitaux investis dans la blockchain ont dépassé la barre des 1,1 milliard de dollars au début 2016. Le nombre de start-up y a quadruplé en un an, selon coindesk, un media spécialisé.

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 «Dans trois à cinq ans, les premières applications seront largement acceptées», promet Marco Abele, persuadé que son adoption sera plus rapide que celle d’internet. A ses premières heures, les banques expliquaient aussi que la toile était dangereuse, réservée au jeu et aux fraudeurs en tout genre. «Nous entendons les mêmes critiques au sujet de la blockchain», fait valoir Pierre-Edouard Wahl. Tôt ou tard, des applications seront construites sur cette technologie pour les banques, les médias, les gouvernements, les avocats. «Toute une nouvelle économie va être naître à partir de cette technologie», fait-il valoir.

La blockchain inspire beaucoup de domaines financiers ou non, mais en finance cette technologie est en train de transformer deux branches en particulier. Il s’agit d’une part des cryptomonnaies (bitcoin, ether) et des modes de paiements, et d’autre part des activités non-monétaires, comme l’administration, l’enregistrement et la gestion des titres de propriété.

Le Delaware lance une nouvelle catégorie de titres 

La cryptomonnaie n’est qu’une application possible parmi beaucoup d’autres. Les banques centrales sont très actives à ce sujet. La Banque d’Angleterre a même émis sa propre cryptomonnaie. Récemment, le Delaware a aussi annoncé son intention la distribution de distribuer une sorte de titres (distributed ledger shares), enregistrés dans cet Etat et émis directement sur une technologie inspirée de la blockchain. Par conséquent, ces titres seraient plus liquides et pourraient être directement associés à des droits de propriété propre.

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«La blockchain, qui se veut meilleure, plus rapide et moins coûteuse que la technologie actuelle, ne se résume pas à de la fintech. Cette technologie, qui permet un enregistrement des transactions, contrôlable sur base mutuelle, transforme la structure de toute transaction, financière, juridique et contractuelle», déclare Pierre-Edouard Wahl.

L’avenir ne manquera pas d’étonner : A l’heure de l’internet des objets, on aura besoin de communiquer la valeur de ces objets à d’autres participants. Ceux-ci ne seront peut-être pas des humains, mais des robots. Il faudra mettre en place un système qui permette aux machines de participer à l’économie, de créer de la valeur en offrant des services sur un mode programmable. «La difficulté consistera à organiser la gestion des données entre machines et le mode de paiement. Ces machines devront ouvrir un compte elles-mêmes et s’auto-organiser», indique Marco Abele. C’est donc l’organisation sociale qui s’en trouvera modifiée.

L’impact majeur sur les transactions boursières 

Credit Suisse prend deux directions de recherche, d’une part la banque d’investissement, à travers le consortium R3, au sein duquel la grande banque cherche à créer de nouvelles sortes de titres et gérer leur cycle de vie de façon plus efficiente. D’autre part le financement du négoce, où l’effort est porté sur l’amélioration de la documentation et la transparence.

Dans les transactions boursières, la blockchain n’a besoin que de 10 minutes pour valider une opération et non plus 3 jours. Le progrès se lit en termes d’économie de coûts, d’expérience du client, de confiance et de sécurité, selon Marco Abele. Avec la nouvelle technologie, l’actif n’a plus besoin d’intermédiaire parce que la documentation est réalisée dans le registre lui-même et parce que celui-ci est complet et offre une vue holistique de la classe d’actif.

Les infrastructures boursières doivent se réinventer

L’activité de validation d’une transaction à travers les chambres de compensation est menacée. Les banques d’investissement l’ont compris, elles qui sont investies aussi bien dans les infrastructures nationales que les MTF et la blockchain. «Wall Street est le premier à adopter cette nouvelle technologie, parce que la banque d’investissement est habituellement plus orientée sur les transactions que d’autres pans de la finance», affirme Pierre-Edouard Wahl. La question pour les infrastructures boursières sera de se réinventer et de se porter sur les nouveaux marchés.

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Tout le monde n’est pas euphorique. Dans le domaine du règlement des transactions, «les économies réalisées ne vont guère au-delà des perspectives de licenciements. J’ai du mal à exulter à cette idée», lance Jacques Favier, secrétaire du Cercle du Coin et auteur de la Voix du Bitcoin. Quant au consortium R3, «je n’ai jamais eu d’échos disant que l’on y fait de l’or», ajoute-t-il.

Tout n’est pas nécessairement transparent avec la blockchain. «Ce qui n’est pas nécessaire de rendre transparent ne l’est pas, selon Marco Abele. L’investisseur ne connaît pas nécessairement la nature de l’échange, ce qui est échangé ni même les participants. De nombreuses banques sont enthousiastes à l’égard de ce maintien de sphère privée dans les échanges grâce à la blockchain.

La Fed y voit de grandes économies 

Les produits de gré à gré disposent des meilleures chances de profiter de l’émergence de cette technologie. Ils sont très opaques, très fortement documentés, très lents et la confiance manque, selon Credit Suisse. «Nous en sommes à l’heure des projets pilotes», déclare Marco Abele. Cela pourrait fonctionner. Il faut que 4 ou 5 banques acceptent de participer. 

Pour ces prochains 12 mois, l’objectif de Credit Suisse consiste à présenter une offre destinée à la gestion de fortune et basée sur la blockchain. «Nous avons une idée précise à ce sujet. J’espère que le client sera convaincu et nous dira qu’il n’a jamais vécu une expérience semblable», affirme Marco Abele.

Les standards devront être définis par les régulateurs, les grands acteurs ainsi que les utilisateurs conscients du potentiel de cette technologie. Les régulateurs doivent d’abord comprendre et observer la technologie avant de se déterminer. Mais ils ne pourront avoir la main lourde.

«On a connu des industries qui ont fini par quitter le pays dans lequel elles sont nées en raison des interventions excessives de leur Etat d’origine», observe Pierre-Edouard Wahl.

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Cette technologie permettra des économies. Dans une étude récente, la Fed évoque le montant de 20 milliards de dollars par an dès 2022. Mais comme la blockchain permettra la création de nouveaux marchés, est-il possible d’imaginer leur valeur dans 5 ans ? Une idée de nouveau marché pourrait être celle des nano transactions, «par exemple dans les médias ou l’on pourra payer en fonction du nombre de secondes de lecture d’un journal», propose Marco Abele. Il sera aussi possible de vendre les données plus facilement avec cette technologie ou d’assister à des échanges entre machines.

Une chance pour la Suisse

La communauté blockchain, née en janvier 2009, est extrêmement réduite. Elle compte naturellement ses stars, à commencer par Satoshi Nakamoto, le fondateur anonyme du bitcoin. Blockstream est la compagnie qui réunit la plupart de ces leaders de demain et qui représente peut-être le tiers de l’expertise, ajoute Pierre-Edouard Wahl.

La Suisse est bien placée pour profiter de la technologie blockchain, selon Marco Abele. Le pays est politiquement organisé de façon décentralisée. Beaucoup peinent à comprendre le fonctionnement d’une organisation décentralisée. «La technologie blockchain est plutôt une chance pour la Suisse. Je ne pense pas forcément à sa place financière, dans la mesure où je suis plutôt sceptique sur les applications bancaires», analyse Jacques Favier. La Suisse a toutes les chances, à son avis, de se construire une réputation de data-center plus respectueux que d’autres de la vie privée et plus robuste vis-à-vis des invraisemblables prétentions des Etats.

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