La Banque centrale européenne veut éviter une récession

Les taux d’intérêt ne sont pas près de remonter de sitôt en Europe. C’est en quelque sorte la première réaction des marchés financiers aux annonces faites par le président de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi, jeudi à Francfort, lors de sa traditionnelle conférence presse. «C’est le cadeau d’adieu de Mario Draghi aux marchés», selon le chef économiste de la banque du Bade-Wurtemberg LBBW, cité par l’agence AWP. Mais c’est aussi un signal inquiétant: la BCE craint une récession en Europe et veut tout faire pour l’éviter.

La surprise du jour

Celui qui cédera son poste en octobre à Christine Lagarde a réservé une surprise à tous ceux qui le pressent d’agir. La BCE relance «sans limite dans le temps» son programme de rachat d’obligations publiques et privées pour soulager les banques commerciales et les inciter à prêter davantage aux entreprises et ménages. Cette politique, dite «d’assouplissement quantitatif» ou «QE» (quantitative easing pour les initiés), avait été mise en place en mars 2015, puis stoppée en décembre 2018. La BCE vient donc de relancer le «QE», à hauteur de rachats se montant à 20 milliards d’euros par mois. Elle estime que les signaux économiques restent mauvais. Elle va même plus loin: les mêmes banques commerciales pourront emprunter à des conditions avantageuses auprès d’elle. Et cerise sur le gâteau, pour que le message soit bien compris: la BCE baisse, dans la foulée, l’un de ses taux directeurs. Le taux de dépôt, qui rémunère les liquidités que les banques commerciales déposent auprès d’elle, passe à -0,5% alors qu’il était jusqu’ici à -0,4%. En clair, elle persiste dans sa politique des taux négatifs mais l’assouplit en introduisant des paliers. En langue comprise par le commun des mortels, cela veut dire que la BCE injecte non seulement de l’argent en rachetant des dettes publiques et privées, mais qu’elle taxe aussi l’argent immobile qui n’est pas dépensé par les entreprises ou les épargnants. En clair, elle veut pousser les banques commerciales à inciter les entreprises et les ménages à utiliser leurs liquidités, histoire de stimuler une économie européenne dont le taux de croissance est aujourd’hui légèrement supérieur à 1%. «Ces décisions sont un filet de sécurité mais ne sont pas des mesures qui peuvent compenser les effets induits par les tensions commerciales», juge l’économiste en chef de Lombard Odier, Samy Chaar.

À l’annonce de ces décisions d’assouplissement, l’euro a baissé vis-à-vis du dollar et du franc suisse. En pleine conférence de presse, Mario Draghi a été contraint de répondre à un tweet du président Donald Trump accusant les responsables européens de «nuire aux exportations américaines […] en dépréciant l’euro par rapport au dollar TRÈS fort». Mario Draghi a été simple et direct dans sa réponse: la BCE remplit son mandat visant la stabilité monétaire et n’a aucun objectif de change. Mais à l’évidence, le tweet de Trump ne laissera pas indifférente l’industrie allemande, en particulier le secteur automobile, qui craint que la Maison-Blanche ne se venge en augmentant les droits de douane sur les voitures made in Germany.

La politique monétaire de la zone euro a un impact direct sur la Suisse. Jeudi, le franc s’est immédiatement apprécié face à l’euro, compliquant encore plus la politique de la Banque nationale suisse (BNS), qui craint que le franc ne serve de valeur refuge aux capitaux étrangers. Que fera la BNS dans une semaine? Va-t-elle, elle aussi, abaisser encore ses taux négatifs (-0,75%) ou s’en tenir au statu quo? Faites vos paris!

Desserrer les budgets

Enfin, Mario Draghi a lancé un appel sans équivoque aux gouvernements européens. La politique monétaire ne peut pas tout résoudre. Il les a exhortés à desserrer les budgets: «Le moment est venu pour la politique fiscale de prendre les choses en main.» Ses propos étaient destinés en particulier à tous les États qui ont réduit leur niveau d’endettement et qui ont une marge de manœuvre réelle, comme l’Allemagne. «En effet, la BCE a été très claire sur son incapacité à relancer l’activité économique à elle seule et insiste sur la nécessité d’un soutien fiscal», confirme Samy Chaar. Autrement dit, il est temps que les gouvernements prennent leurs responsabilités.

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