Kamila Markram veut révolutionner l’accès à la science

Kamila Markram veut révolutionner la transmission du savoir. Rien de moins. Frontiers, la start-up qu’elle a créée à 32 ans avec son mari Henry en 2007 à l’EPFL, est un projet ambitieux et visionnaire. A l’époque, son but était d’offrir le libre accès à la recherche scientifique. Dix ans plus tard, elle s’est hissée au 16e rang de l’édition scientifique mondiale.

La recherche est hors de prix avec le système traditionnel, argumente-t-elle. «Même une université comme Harvard ne peut plus payer l’abonnement des journaux scientifiques. Quant à l’EPFL, elle n’avait pas accès à mon propre article sur l’autisme», révèle cette chercheuse, lors du 55e Forum de la SMG (Schweizerische Management Gesellschaft), à Zurich.

Le sentiment d’urgence est perceptible lorsqu’elle s’adresse à cet auditoire de managers. «L’humanité a tant de défis, des 20 000 maladies à éradiquer au réchauffement climatique», avance-t-elle.

Obstacles à la diffusion de la recherche

Certes, 2,5 millions d’articles scientifiques sont publiés chaque année dans quelque 30 000 journaux académiques. Mais les obstacles à la diffusion sont gigantesques. Le processus de sélection est long et fastidieux. Rares sont ceux qui aboutissent. «Quel temps perdu pour la science!» lance-t-elle. En plus, l’abonnement de chaque journal coûte souvent plus de 5000 francs par an. Et sans abonnement, le lecteur qui a besoin de se renseigner, par exemple sur une forme de cancer, paie plusieurs dizaines de francs par article.

La science sauve des vies mais le système d’évaluation et de sélection des articles est fondé sur la signification d’une découverte afin d’accroître la notoriété d’un journal. «C’est archaïque. Et 80% des découvertes par ce processus sont protégées par des paywalls très coûteux», insiste-t-elle.

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Le problème est moral. La recherche scientifique est en grande partie financée par le contribuable, note-t-elle. Pourquoi la transmission de ce savoir financé par le public devrait-elle être cloisonnée et hors de prix? La mission de Frontiers vise à changer ce système.

Née en 1975 en Pologne et élevée en Allemagne à partir de l’âge de 5 ans, Kamila Markram s’est lancée dans des études d’épistémologie, puis de psychologie et enfin de neurobiologie, où elle a obtenu son master à l’Institut Max Planck, à Francfort, en 2003. C’est aussi ici qu’elle a rencontré son mari, Henry. Elle vit à Lausanne depuis 2002, où elle a obtenu son doctorat en 2006, au Brain Mind Institute de l’EPFL.

Le modèle de Frontiers

Selon la solution offerte par Frontiers et ses 494 employés, les scientifiques paient pour publier leurs articles online; et tout le monde peut y accéder gratuitement. Le tarif est d’environ 2000 dollars par article en moyenne. Ce prix finance les spécialistes de l’édition, les ingénieurs en informatique, les améliorations techniques de la plateforme Open Science et la croissance des publications. «Le but n’est pas de verser des dividendes», ajoute-t-elle.

Au départ, un peu naïfs, Kamila et Henry pensaient que la recherche devrait être entièrement gratuite. C’est pourquoi Frontiers a débuté sous la forme d’une fondation. «Mais on a vite réalisé qu’on ne pouvait pas survivre grâce aux dons», avoue-t-elle. En 2008, Frontiers s’est transformée en une «vraie entreprise». L’éditeur Holtzbrinck a participé à son financement, il y a cinq ans, et fait partie du conseil d’administration.

Une entreprise autofinancée

L’entreprise est aujourd’hui autofinancée et génère «des revenus durables depuis six ans», indique-t-elle. Frontiers couvre maintenant presque 550 domaines, de la physiologie à la chimie, l’intelligence artificielle et la blockchain.

Les responsables politiques soutiennent l’idée du libre accès. En 2016, les ministres de la Science et de l’Innovation de l’UE ont décidé que l’accès à la science financée par le contribuable devait être gratuit d’ici à 2020. En septembre dernier, Marc Schiltz, président de Science Europe, a annoncé le Plan S, lequel regroupe une coalition internationale de seize bailleurs de fonds.

Après dix ans d’existence, Frontiers a publié son 100 000e article en 2018 et sa croissance annuelle atteint 50%. Mais les cinq plus grands éditeurs du modèle par abonnement publient encore plus de 50% des articles. «Il faut que cela change», lance Kamila Markram.

«Nous investissons chaque centime dans la technologie, les gens et le contrôle de qualité», répond-elle. Les 86 000 membres des comités éditoriaux sont les chercheurs les plus connus de leur branche, déclare-t-elle. Ils évaluent chaque article en vertu de critères stricts et objectifs et prennent la décision de le publier ou pas, sans motivations financières. Il n’y a pas de conflits d’intérêts et le processus est transparent. Les noms des membres éditoriaux sont cités. «On n’a pas créé Frontiers pour gagner de l’argent mais pour ouvrir la science de qualité à tout le monde», jure-t-elle.

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