Journaliste à Davos

«Alors, ça y est? Tu es un Davos Man?» Cette remarque – un peu acerbe – est venue d’un habitué du Forum économique mondial (WEF) alors que je terminais ma première édition dans la station grisonne. Il y a vingt ans. Pour tous ceux qui s’intéressent à la politique et à l’économie mondiales, Davos est leur Festival de Cannes: comprenez, c’est l’endroit où vous avez le plus de chances de croiser un leader mondial, qu’il soit ministre ou patron d’une entreprise affichant des milliards au compteur.

A ce jeu-là, les gens de TV ont le plus d’armes: avec leurs qualités de physionomistes, ils vous repèrent un ministre bien avant vous. Idem avec les agenciers: qu’ils soient de Reuters ou de l’AFP, ils sont souvent très spécialisés et fins limiers quand il s’agit de distinguer un ministre ukrainien d’un startuper californien.

Les grands médias anglo-saxons couvrent depuis longtemps Davos, alors que les médias romands ont régulièrement boudé l’événement, pour des questions idéologiques essentiellement même s’il est vrai qu’il faut être invité et que le coût est significatif. Le Temps ne paye pas les milliers de francs de frais d’inscription mais déboursera 7200 francs pour un modeste mini-studio. Pour quatre nuits à deux, c’est un tarif prohibitif mais habituel au moment du WEF.

Lire aussi: Le WEF, laboratoire d’un monde qui change

En dehors du bunker

Davos a constamment évolué en termes de couverture média. Fini le centre de presse dans l’abri antiatomique du centre de congrès. Il y a désormais un bâtiment dédié à l’extérieur et depuis la généralisation des smartphones et du wifi, l’exercice se pratique n’importe où et en solitaire plus qu’avant. Il a aussi tué une certaine proximité qu’il pouvait y avoir entre les journalistes et les global leaders du WEF lors de la traditionnelle soirée du samedi. Vous pouviez alors vous retrouver à danser entre Christine Lagarde et l’ancien secrétaire d’Etat au Trésor de Bill Clinton. Epoque désormais révolue, Facebook et un certain puritanisme sont passés par là, ladite soirée n’existe plus d’ailleurs et le WEF se termine désormais le vendredi.

Une seule fois, le WEF a fait une infidélité à Davos. En 2002, en soutien à la ville de New York quelques mois après les attentats du 11 septembre, la caravane des global leaders a pris ses quartiers au Waldorf Astoria sur Park Avenue. Un moment sous tension où le monde semblait proche du chaos. Paradoxalement, c’est l’année peut-être où le WEF s’est davantage ouvert à des journalistes qui découvraient la manifestation et l’ont désacralisée.

Car le World Economic Forum reste un lieu où des gens très sérieux parlent des problèmes du monde, pas vraiment un environnement mondain ou distrayant. En réaction, peut-être, y a-t-il eu les années suivantes la tentation du people avec un WEF qui a invité des célébrités. Klaus Schwab – son fondateur – a reconnu une erreur a posteriori. L’occasion, ces années-là, de voir des journalistes de titres sur papier glacé vous expliquer que cette édition était moins bonne que la précédente… alors qu’ils s’y rendaient pour la première fois.

Entre contestation et consensus

Ce qui n’a pas changé, par contre, tient de la contestation permanente face à la manifestation, même si elle intègre des voix dissidentes depuis longtemps. Il y a eu toutes sortes de mouvements d’opposition, dont les altermondialistes en 2001. Les canons à eau venus d’Allemagne avaient fait mauvaise impression à l’époque, du coup les opposants se retrouvent désormais bloqués à Landquart, village situé à 42 kilomètres de Davos. Le WEF a alors intelligemment ouvert la «conversation» sur les réseaux sociaux afin de démontrer que l’organisation n’était pas une boîte noire. Exercice réussi car la contestation a baissé ensuite et Porto Alegre – qui se présentait comme l’anti-Davos où se pressait une partie de la gauche européenne – n’est pas passée à la postérité.

Reste l’intérêt de Davos: le WEF permet de fixer un consensus sur la marche du monde à un moment donné entre dirigeants. Ils repartent ensuite avec une idée en tête de ce qu’il va arriver ces prochains mois dans leurs domaines et en termes plus globaux. Ecrire à ce sujet constitue donc un intérêt évident même si les événements ne rendent pas forcément justice à ceux qui avaient tenté de les anticiper.

Il y a des mythes au sujet de Davos: cela va de «cette année est moins bonne» à «Porto Alegre/Clinton Global Initiative/TED va tuer Davos» en passant par «on ne parle pas assez de climat»… Tout cela est vrai, mais Davos continue et au bout de sa 50e édition, il faut reconnaître que Klaus Schwab, 81 ans, a réussi quelque chose d’unique dans un endroit des plus improbables et avec une contestation qui n’a jamais cessé, cette édition ne faisant pas exception. Mais attention, c’est un «Davos Man» qui vous le dit, il peut se tromper comme tous ceux qui ont essayé de prédire quelque chose depuis Davos.

monchange.ch