Jonas Moberg: «Quand un Etat vend son or ou son pétrole, il doit pouvoir l’expliquer à ses citoyens»

Les montants se chiffrent en milliards de dollars. Depuis quelques années, les majors pétrolières révèlent les paiements effectués pour exploiter les ressources des pays riches en pétrole, en or ou en gaz. Derrière cette nouvelle vague de transparence, on retrouve notamment le travail de l’organisation norvégienne Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) qui se bat, depuis 2003, pour l’adoption de standards communs. Cinquante et un pays producteurs y ont adhéré. Son directeur, Jonas Moberg, est résolument optimiste, même si la Russie et les négociants suisses ne sont pas encore tous montés à bord.

Le Temps: Dans quel contexte est née l’ITIE au tournant du millénaire?

Jonas Moberg: Celui d’une conscience accrue de la malédiction des ressources naturelles. Avec des campagnes basées sur des recherches académiques. Un rapport intitulé «A Crude Awakening» avait révélé certains paiements effectués par BP à l’Angola. Lord Browne, directeur de la major pétrolière à l’époque, avait estimé qu’il fallait être plus transparent sur ces contrats faramineux. Les Angolais n’ont pas du tout apprécié cette approche unilatérale. Et les Américains, encouragés par l’industrie du gaz et du pétrole, ont tout de suite souligné qu’il fallait un standard global défini par les Etats. Mais le Nigeria a rejoint ITIE et le mouvement a pris de l’ampleur.

Ce jeu de rejet de la responsabilité entre les Etats et les multinationales n’est-il pas fréquent?

Nous avons réellement une approche qui englobe tous les acteurs. Tout ce que nous faisons est le fruit de compromis durement acquis. Chacun de nos 51 pays membres a sa propre commission ITIE chargée de l’application des standards globaux.

N’est-il pas plus facile pour les gouvernements de faire pression sur ces secrétariats locaux ou de manipuler les données?

Non, cet aspect fonctionne plutôt bien. Les Etats doivent passer par un processus de validation, fournir les paiements reçus et les taxes qu’ils ont payées sur ces montants. Mais nous avons d’autres défis, comme les données périmées. Il est fondamental que celles-ci soient à jour pour que les politiques puissent expliquer à leurs citoyens ce que l’Etat perçoit quand il vend son précieux or ou son pétrole.

Certains pays, comme le Gabon ou l’Azerbaïdjan, sont sortis de l’ITIE. La Russie n’a jamais été membre. Pourquoi?

Le Gabon tente d’y revenir depuis plusieurs années. Nous avons eu des discussions avec la Russie; elles n’ont pas abouti. Mais les entreprises russes qui opèrent dans nos pays membres se plient à nos standards. Dans le cas de l’Azerbaïdjan, c’était la non-représentation de la société civile qui posait problème. Les gens doivent pouvoir utiliser les données fournies et poser des questions, sans craindre de se faire arrêter. Le pays a été suspendu au vu du manque de progrès réalisés et le gouvernement a choisi de quitter l’ITIE.

N’est-ce pas paradoxal? C’est pourtant ce type de pays qui auraient le plus besoin de transparence…

Les pays qui souffrent de la malédiction des matières premières sont par définition ceux qui ont le plus de problèmes de gouvernance. Mais il faut que nous soyons capables de poser des standards minimaux, qui doivent être reconnus par tous. En raisonnant a contrario, si tout était parfait, nous n’aurions jamais eu besoin d’ITIE.

En Suisse, le Conseil national doit voter jeudi prochain sur une révision du droit des sociétés incluant un volet sur les flux financiers vers les «pays où les structures de l’Etat de droit sont insuffisantes». Qu’attendez-vous de ce débat?

Nos deux approches sont complémentaires. Nous tentons de convaincre les pays où les matières premières sont extraites d’adopter les standards ITIE, et la réglementation doit être renforcée dans les législations où sont établies les multinationales qui exploitent les ressources. Comme la Suisse.

Vous parlez de production de matières premières, mais que faites-vous des négociants suisses qui les commercialisent?

Nous avons émis des recommandations sur la publication du «first trade», soit ce qui est payé par les traders aux compagnies d’Etat pour l’achat et la vente de leurs ressources. Nous ne sommes pas intéressés par les échanges entre négociants eux-mêmes. Nous avons un grand groupe de travail qui réunit des Etats, des ONG et certaines des grandes maisons comme Trafigura.

Trafigura publie ses paiements à des compagnies d’Etat, mais uniquement des données agrégées pour les pays non membres de l’ITIE. Est-ce suffisant?

C’est bien plus que les autres maisons de négoce! Il s’agit d’une étape importante, nous avons maintenant besoin du soutien des gouvernements.

Cela veut-il dire que le blocage vient d’eux, qu’ils ne désirent pas révéler des contrats confidentiels passés avec les traders?

C’est une simplification abusive. De manière pratique, nous devons d’abord trouver la manière de rendre cette transparence possible. Ensuite, il faut éviter de considérer les gouvernements comme des entités homogènes. Parfois, le ministre des Finances est pour mais un autre ministère bloque le processus. Il y a toujours des luttes entre réformistes et non-réformistes. Mais il ne faut jamais sous-estimer la volonté des Etats à améliorer la qualité des investissements étrangers dans leur pays. C’est notre travail de les aider à le comprendre.

monchange.ch