J’ai lu la peur dans les yeux des banquiers de Londres

Dix ans après la plus grande crise financière depuis les années 1930, une montagne de livres et de rapports décrivent ce qui s’est passé en ces sombres jours de septembre 2008. Un corpus de nouvelles réglementations sont entrées en vigueur pour éviter qu’ils se répètent. Mais ce qui a poussé les banquiers à se comporter comme ils l’ont fait avant 2008 demeure mystérieux. Qui sont ces gens, et comment peuvent-ils vivre avec eux-mêmes?

Demandez à Hollywood et la réponse est simple: les banquiers sont des psychopathes malfaisants qui se fichent de tout. Pensez au banquier doublé d’un effroyable tueur en série dans American Psycho. Pensez au classique Wall Street où Michael Douglas, dans le rôle de Gordon Gekko, explique joyeusement que «la cupidité est bonne». Ou pensez au blockbuster Le loup de Wall Street, où Leonardo DiCaprio joue un accro au sexe sniffeur de cocaïne qui vend des actions dans des sociétés qui n’existent pas.

Les banquiers, des monstres mus par l’avidité: le public de cinéma ne se lasse pas de ces incarnations modernes du diable. Le problème est que cette image est fausse. Allez à la City de Londres, promenez-vous dans ce qui est toujours le premier centre financier européen et jugez par vous-même. Allez à Canary Wharf, ce clinquant centre de bureaux au bord de la Tamise, où JPMorgan et Credit Suisse ont leur gratte-ciel. Asseyez-vous sur un banc et observez les gens qui se précipitent d’un rendez-vous à l’autre, suspendus à leur téléphone.

Comme vous et moi

Faites semblant d’être un touriste et prenez des photos de ceux qui entrent et sortent de ces bâtiments. Ne faites pas attention à leurs costumes coûteux, leurs montres, leurs sacs à main, leurs chaussures ou aux lunchs qu’ils avalent à la hâte. Zoomez sur leurs visages. Agrandissez l’image jusqu’à voir d’aussi près que possible la zone qui vous dira tout: leurs yeux, et surtout la zone juste sous leurs yeux.

J’ai passé plus de deux ans à Londres à interviewer ces gens sortant et entrant des tours de verre qui dominent le paysage comme les clochers et les châteaux le faisaient autrefois. Il a été très difficile de les rencontrer, car parler à la presse est pour eux un motif de licenciement immédiat. Mais lorsque je leur ai offert l’anonymat, plus de 200 d’entre eux se sont ouverts à moi.

Ces interviews étaient souvent angoissées, car les banquiers étaient terrifiés à l’idée de croiser un collègue et de devoir expliquer qui j’étais. La plupart des interviewés étaient on ne peut plus éloignés du cliché du psychopathe de Wall Street. Et quand je les questionnais au sujet de leurs collègues, ils me disaient: il y a des pommes pourries dans tous les métiers, et la banque semble les attirer. Mais l’immense majorité de mes collègues sont comme vous et moi.

Dans le brouillard

Nous avons parlé de la crise, bien sûr. Ils m’ont expliqué que peut-être 1% des employés de leur banque étaient impliqués dans les activités qui ont conduit à l’effondrement de l’économie mondiale le 15 septembre 2008. Ils m’ont expliqué qu’une grande banque est comme un archipel dans le brouillard, où une île n’a aucune idée de ce que font les gens dans l’île d’à côté. Lors du krach de 2008, une île appelée «titrisation» a explosé d’une manière qui a non seulement menacé leur banque, mais le système financier tout entier.

«C’est comme ça. Si vous voulez de la loyauté, achetez un chien»

Pourquoi personne n’a-t-il vérifié ce qui se passait sur cette île? Les banquiers m’ont expliqué que, dans le système financier actuel, vous êtes généreusement récompensé tant que les choses vont bien. Et si elles ne vont plus si bien, ce n’est pas le banquier qui en paie le prix au niveau individuel, mais quelqu’un d’autre: le client, les actionnaires de la banque ou le contribuable. Imaginez que vous preniez des risques et que votre pari se révèle payant: vous pouvez vous acheter une nouvelle maison. Mais si votre pari tourne mal, quelqu’un d’autre doit vendre sa maison. Quel genre d’incitation est-ce là?

Le problème n’est pas que les gens soient mauvais, insistaient les banquiers. Le problème est que le système récompense les mauvais comportements. Une situation rendue bien pire par le fait que les banques sont peuplées de mercenaires. Travailler pour une société financière à Londres veut dire que vous pouvez être licencié sans avertissement. Vous êtes dans une réunion de travail et là, littéralement dix minutes plus tard, vous vous retrouvez dehors avec un gros carton contenant vos affaires. Le mot que les banquiers londoniens utilisent pour décrire ce type de licenciement express, c’est «l’exécution». Et quand vous les pressez un peu à ce sujet, ils haussent les épaules et disent: «C’est comme ça. Si vous voulez de la loyauté, achetez un chien.»

Peur, succès, contrôle

Ça, c’est la première chose que vous voyez en étudiant les visages des banquiers londoniens lorsqu’ils courent d’un building à l’autre. Pas la culpabilité, puisque presque personne n’était directement impliqué dans le krach. Pas la cupidité, même si la compétition pour avoir le plus gros bonus joue un rôle énorme.

Non, l’émotion dominante qui déforme le visage des banquiers est la peur. Beaucoup de grandes banques connaissent des vagues trimestrielles où des centaines d’employés sont virés le même jour. En plus, il y a l’«abattoir» annuel. Le personnel est évalué en permanence et ceux qui ne rapportent pas assez d’argent ou sont vus comme problématiques par leurs collègues sont licenciés au début de l’année. C’est une procédure standard: 1 à 2% du personnel est évincé chaque année quels que soient les résultats.

Si vous avez peur, vous avez aussi peur de montrer que vous avez peur. Dans la finance, chacun se doit de projeter en permanence une image de succès et de contrôle. «Il n’y a pas de place pour la vulnérabilité», disent les banquiers.

«Chaque jour vous rapproche du jour où vous serez viré»

La peur apparaît donc sur leur visage, mais indirectement. Dans des froncements et de petits tics anxieux. Beaucoup de ces gens ont passé leur jeunesse à conspirer pour arriver là où ils sont aujourd’hui: la bonne école, le bon diplôme, le bon premier stage d’été, le bon second stage d’été. Et ainsi de suite. Ils font beaucoup d’argent dans le brouillard de la petite île qui compose leur banque avec toutes les autres îles. Mais ça peut se terminer en cinq minutes. «Chaque jour vous rapproche du jour où vous serez viré», disent-ils. Et quand on leur demande quelle a été leur erreur de débutant, ils répondent: s’être fait des amis au travail. Puisque tout le monde peut être éjecté à tout moment, il faut s’assurer de ne pas investir émotionnellement dans ses collègues.

Nuits blanches

Peu importe que le monde extérieur aime les dépeindre comme des fêtards dans un casino. La réalité est que la plupart des banquiers passent l’essentiel de leurs journées dans un grand immeuble de verre à regarder des chiffres sur un écran. Ce qui nous amène à cette zone sous les yeux qu’on peut observer chez tant d’entre eux. Les banquiers de Londres sont fatigués. Ils sont même totalement épuisés, et quand on regarde leur agenda on comprend pourquoi.

Durant votre carrière dans une banque londonienne, vous travaillez toutes vos heures de veille, six à sept jours par semaine. Si vos parents ou vos frères et sœurs meurent, vous pouvez aller à leur enterrement. Mais vos grands-parents? Cela ferait mauvaise impression. Le mot clé, c’est nuit blanche: après avoir travaillé toute la nuit, vous sautez dans un taxi, rentrez prendre une douche et vous changer, et retournez avec le même taxi pour une autre journée, qui ne se finira sans doute pas avant minuit.

Les premières années, vous devez obéir à votre chef au doigt et à l’œil. Les juniors d’une banque américaine ne sont pas autorisés à s’aventurer hors du périphérique londonien. Comme ça, leur supérieur est sûr qu’ils peuvent être dans son bureau en une heure en cas de besoin.

La banque comme addiction

Beaucoup de jeunes banquiers viennent d’Europe continentale: quand leur famille ou leurs amis viennent leur rendre visite, ils ne les voient pratiquement pas. Le travail l’emporte sur tout le reste. La finance n’est pas un métier, c’est un mode de vie, m’expliquaient les banquiers. Et une fois que vous aurez travaillé dix-huit heures par jour, six jours par semaine durant plusieurs années, les seuls amis qui vous resteront travailleront aussi dans la finance, parce que, à ce stade, les autres vous auront laissé tomber.

Il est temps d’arrêter de prendre des photos. Mais en les regardant, vous pouvez peut-être faire une dernière chose. Estimez l’âge de ces banquiers et vérifiez sur LinkedIn quel est leur âge réel. Vous allez probablement découvrir qu’ils sont plus jeunes de plusieurs années que ce que leur apparence suggère. Pas étonnant, vu la vie qu’ils mènent et le fait que beaucoup soient incapables de s’en échapper. Comme ils me l’ont dit: la banque est un jeu, c’est un piège et, plus que tout, c’est une addiction.

C’est peut-être la meilleure réponse à notre question de départ: comment ces gens peuvent-ils vivre avec eux-mêmes? Simplement, en ne se posant plus la question.


* Joris Luyendijk est journaliste et auteur de «Plongée en eau trouble. Enquête explosive chez les banquiers», Paris, Plon, 2016.

Traduction et adaptation: Sylvain Besson.


  • Un article du 15 septembre 2008: Les dernières heures de Lehman
  • Une chronique: Dix ans après, les leçons de la crise
  • Une tribune: Les banques créent-elles spontanément des dépôts bancaires?
  • La City perd lentement ses banquiers

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